Le 17 octobre 2020 à 14 heures 23 

Ta peau a des écailles qui résistent à mes lèvres

Des frissons l’enveloppent

En convulsions glacées

 

Dans le bus, Lucrèce fait défiler les SMS.

La pluie a laissé sur l’écran des gouttelettes qu’elle n’a pas effacé. Elles agrandissent les lettres des mots de Razvan, comme des loupes tombées directement du ciel. Lucrèce aime relire ces vers, dans ses moments de songes éveillés. Ils prennent la consistance des matins d’automne, à la fois sensuels et brumeux.

Le véhicule amorce une descente. Les roues crissent un peu sur l’asphalte, les vitres et les sièges tremblent. La magie est à demi brisée. Sur le siège d’à côté, Césare s’agite. Il regarde, front collé contre la vitre embuée, les voitures patiner sur l’asphalte. Il compte à haute voix celles qui sont rouges et Lucrèce lève les yeux au ciel.

« T’as quel âge, souffle-t-elle. Huit ans ?

— Et toi, réplique Césare, t’as quel âge, soixante-dix-huit ? »

Lucrèce hausse une épaule, elle dégage l’un de ses écouteurs.

[London Grammar – California Soil]

Rapidement, elle cherche quoi répondre. La répartie est un élément clé dans ce genre d’échange entre son petit frère et elle. Mais aujourd’hui, Lucrèce n’en a pas, elle a la tête ailleurs. Et Césare en profite. Il triomphe. Sa main prend la forme d’un bec de canard qui s’agite, provocant, devant les yeux de Lucrèce ; leur code secret. Ultime signe de victoire de l’un sur l’autre. Lucrèce enrage, gentiment. Elle repousse le canard vainqueur pour retourner à son téléphone.

Mais sa songerie est un leurre.

Le bus se vide au prochain arrêt. Lorsqu’ils descendent, Lucrèce inspire l’air frais du pétrichor, la brise ouatée de la mélancolie. L’odeur des feuilles mortes et des vacances scolaires. Césare a sauté dans une flaque d’eau brune qui s’est vengée sur son jean. Il a éclaboussé les passants, mais ils n’ont pas réagi. Ils ont tracé leur route comme si l’automne pardonnait tout.

L’Archipel des Revenants ressemble à un navire. Pour Césare, c’est une carcasse de tôle qui s’est échouée au centre-ville après de rudes combats en pleine mer. Mais pour Lucrèce, c’est un simple entrepôt transformé en boutique de farces et attrapes. Son logo évoque celui du caducée, mais les deux serpents entrelacés exercent leur constriction sur un fantôme.

Et le spectre se tord, euphorique.

Césare entraine sa sœur par la main sur le trottoir. Il piaille : « Allez, dépêche-toi ! » mais Lucrèce suit avec prudence, les yeux rivés sur l’écran. Son esprit flotte toujours ; le souvenir de ces derniers soirs la hante, il ouvre la voie aux frissons des affres.

Il s’est passé quelque chose, avant-hier.

La boutique est aussi vaste qu’un autre monde.

Les étalages s’étendent à l’infini pour que les voix s’y perdent, pour que les silhouettes des visiteurs y disparaissent à tout jamais. Lucrèce lève la tête, sa queue de cheval argentée retombe sur sa nuque. Les gens la frôlent, la contournent avec des sourires contenus qui arguent la politesse. Ils méprisent la jeunesse. Ils pensent qu’elle est déjà déguisée ; elle qui s’est vêtue de noir et de tulle, qui laisse les chaînes de sa longue jupe de brocart cliqueter après elle. C’est elle qui l’a conçue. Elle ressemble à une poupée triste abandonnée sur un lit. Lucrèce se dit que c’est à cause du maquillage ; elle a laissé les trainées de mascara prendre d’assaut ses cernes, et ils ont perdu le combat.

Pourtant souvent, elle sourit.

Le plafond est haut comme celui d’un gymnase, des ampoules nues y sont suspendues aux côtés de sorcières volantes et de squelettes vicieux. Tour à tour, ils rient. Et l’écho hurle derrière eux, mortellement mécanique. Le rire des hommes est passé dans les choses pour s’y dissimuler. Lucrèce s’immerge dans les rayons, elle contemple le plafond que Césare montre du doigt. Déjà son petit frère a pris un caddie pour y entasser ses articles et ses rêves. Mais ce caddie est trop haut pour lui, il se hisse sur la pointe des pieds et ses Converse crissent sur le sol en linoléum. Il trépigne, il voudrait tout voir, tout posséder. Il est monté à l’abordage d’un trois-mâts ennemi et compte bien en dérober tous ses trésors. Lucrèce rit de cette frénésie compulsive d’achats qui lui donne l’air d’un adulte préoccupé. Elle se dit que quand Césare sera grand, il ressemblera à maman. Il s’affairera à chaque sortie familiale pour que tout soit parfait, pour que rien ne manque au foyer. Il a déjà ses yeux, de grands yeux pâles et ronds qui lui donnent l’air d’un chaton, mais qui en grandissant seront les miroirs d’un monde en mouvement. Un monde ébranlé qui va trop vite.

 

Ta peau

Épouse la forme de mes lèvres

Sculptées dans l’ivoire

 

« Lulu, regarde ! »

Lucrèce quitte l’écran de téléphone des yeux. Césare fait un dérapage avec le caddie et heurte l’étagère des masques. Ils le regardent ralentir, contrariés. Leurs yeux vides le juge, tout là-haut sur l’étagère ; le zombie désincarné et le clown sadique sont de connivence, et Césare s’arrête tout à fait. Certains masques ont dégringolé juste à ses pieds. Maintenant le regard de chaton de Césare interroge Lucrèce, confus et coupable. Césare l’assaillant, le pirate miniature d’un mètre vingt à qui le gouvernail a échappé.

« Nullos. »

Lucrèce secoue la tête et s’accroupit pour ramasser tous ces visages de plastique. Elle les empile les uns sur les autres, des masques sur des masques, des humains sur des monstres. Elle rassemble des visages spongieux qui habitent les rêves des déments. Sa longue jupe aux lourdes chaines traine par terre, et les gens l’enjambent en s’agaçant. Ils piétinent la jeunesse.

« Nullos. » répète son petit frère en imitant sa voix.

Il l’aide.

Mais Lucrèce s’est arrêtée. Elle tient entre ses mains la tête d’un bélier. Elle regarde – les yeux écarquillés d’effroi – ses cornes de polystyrène recourbées, ses naseaux élargis dans le caoutchouc. Sous ses doigts, le duvet gris du masque ressemble au pelage rêche d’un animal mort, quelque chose d’écrasé sur la route, abandonné au regard du monde. Lucrèce retient un haut-le-cœur. Elle le laisse retomber au sol, et la face de bélier embrasse le linoléum dans un bruit mou qui lui retourne l’estomac.

Césare grimace. Il se penche pour le ramasser mais Lucrèce lui saisit le bras, elle se redresse tout à fait.

« Non ! »

Son petit frère fronce les sourcils.

« Laisse. Viens. » dit-elle.

Il obéit, jette un dernier regard au masque qui gît par terre ; l’animal démoniaque leur sourit.

Lucrèce entraine Césare par le poignet, il faut quitter ce rayon il faut quitter ce rayon. Vite.

Les cliquetis de sa jupe les suivent jusqu’à l’entrée du magasin. Là, ils peuvent respirer.

« T’es folle ? demande Césare en dégageant son poignet.

— Quoi ? »

Lucrèce cligne des yeux, incrédule. Les bavures de poudre noire sous ses yeux accentuent son épouvante. Elle ressemble aux héroïnes d’Alfred Hitchcock qui n’ont jamais de chance et que la fatalité rattrape.

« T’as peur de quoi ?

— J’ai pas peur. » Lucrèce plisse le front.

De la fumée artificielle s’échappe d’un gros chaudron, à côté d’eux. Césare l’a déjà repéré, il contourne Lucrèce en chantonnant.

 

Lucrèce

A

Peur

Des masques blafards

 

Le petit groupe autour du chaudron regarde, béat, les serpents en caoutchouc à l’intérieur ; ils donnent l’illusion d’un mouvement. Césare y a déjà plongé le nez, il s’est faufilé à travers les curieux pour mieux voir, pour assister à cette constriction du vide. Les néons colorés reflètent les écailles brunes des reptiles factices. Ils rappellent à Lucrèce la texture agressive du bitume mouillé, là dehors. César plonge la main à l’intérieur pour en saisir un, immense, et sa viscosité le fait rire.

« On le prend ? »

Il n’attend pas et l’envoie rejoindre le reste des articles drôles et sinistres dans le chariot. Dans les enceintes, les effets sonores d’effrayants manoirs résonnent en écho du rire des sorcières et des squelettes. Les gens ont peur, mais ils rient. Ils savent qu’ils n’ont rien à craindre, que le rempart du rire fortifié par l’incrédulité maintient la peur à distance. Et la raison clignote en eux comme un phare.

Lucrèce flâne dans le rayon mercerie. Les tissus ont l’air vivants, ils s’agitent sans que le vent ne s’en mêle. Les étoffes participent à cette danse secrète des objets sans vie. Lucrèce tend la main, elle palpe la flanelle duveteuse des robes sur les mannequins inertes. Ses doigts testent la solidité d’un corsage, les surpiqûres d’un col en velours. Elle parcourt avec une douceur obsessionnelle les courbes et les contre-courbes d’une étoffe tendue. La soie n’a plus aucun secret pour elle. Elle est l’extensible linceul de son âme.

Lucrèce veut des ailes d’ange.

Elle récupère un millier de plumes sur l’étagère. Elle visualise déjà l’achèvement de ce projet que Césare lui a soufflé. Elle imagine, la main plongée dans un bac de perles et de collants blancs, l’armature souple de ces ailes déployées, confectionnées à la source de sa patience. Elle rafle les étagères, charge ses bras menus de toutes ces choses qui rendent la fête d’Halloween si spéciale. En titubant vers le caddie, les bras endoloris, elle a l’impression d’avoir vidé de leurs entrailles les rayonnages qui agonisent derrière elle.

« T’as pris quoi ? »

Césare se penche sur le caddie avant que Lucrèce y dépose les articles.

« Des trucs. »

Lucrèce libère ses bras ; les objets retombent et s’entassent dans le chariot, joyeusement inertes. Il est rempli à ras bord, des morceaux de monstruosité en dépassent. Lucrèce y jette un œil, elle remarque cette espèce de fourrure brune qui a amorti ses trouvailles. Elle pouffe de rire dans sa main.

« C’est pour le déguisement de loup-garou ? »

Césare acquiesce fièrement. Il voudrait sortir l’ensemble du chariot pour lui montrer à quel point il est cool, mais Lucrèce a déjà pris les commandes de la barque et s’élance à l’abordage des caisses bondées.

« Je ne vois pas ce qui distingue un loup-garou d’un loup. » remarque-t-elle en se faufilant à travers les obstinés et les stoïques de l’interminable file d’attente.

Césare suit en sautillant, il écarquille les yeux comme si la réponse était évidente et plonge sa main dans le caddie en marche.

« Ben, les dents. »

Triomphant, il les brandit. Sur le carton de l’emballage, l’homme qui les porte ne ressemble ni à un loup-garou ni à un loup. Il a plutôt l’air de quelqu’un de très pâle atteint d’une rage de dents. De nouveau, elle pouffe. Elle secoue la tête.

« Moi, je ne vois pas ce qui distingue un ange d’un fantôme. » commente Césare en regardant les plumes étouffées dans leur boîte en plastique.

Lucrèce roule des yeux, partageant l’évidence fraternelle.

« Ben les ailes, nullos.

Ben les ailes, nullos. » répète Césare, radieux.

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