Le 30 octobre 2020 à 8 heures 14

 

Les murs sont en colère.

Lucrèce pense qu’ils conspirent. Elle les entend murmurer tous les jours, hurler toutes les nuits. Allongée sur le lit, elle écoute le fracas en étant silence. Inanité. La frénésie s’est incrustée sous le papier peint de sa chambre d’adolescente et elle a emporté ses rêves. Elle a rongé le plâtre caillé du plafond. Les fissures s’étirent maintenant comme des sourires sur les murs.
« Je crois qu’il y a un fantôme ici. » murmure-t-elle, les yeux fermés.
Mais déjà les spectres déambulent dans les corridors de son âme, et les vivants ne veulent rien entendre.
Ils rient de ses chimères, de ses illusions infantiles.

Lucrèce se redresse sur son lit, encore ensommeillée. Ses pieds effleurent le carrelage froid. La veille, elle a étalé du vernis rouge sur ses ongles pour ne plus avoir l’air d’une morte, pour que sa pâleur s’anime en défiant la pigmentation. Et l’odeur d’acétone a embaumé la chambre de l’adolescente, elle l’a recouverte d’un voile chimique qui à présent lui rappelle celle d’une morgue.
Silencieuse et spectrale, elle démêle de ses doigts ses cheveux d’argent que l’oreiller et les rêves ont emmêlés. Les pointes sont abîmées, Lucrèce les ramène en chignon lâche au-dessus de sa tête. Et elle écoute, ses grands yeux noirs rivés au plafond. Ses pieds aux ongles écarlates en suspens au-dessus du vide.

Le spectre
Murmure
En écho de ses pensées

Se souvenir ; chose essentielle. Reconstituer des bribes de rien et des morceaux plus consistants de tout. Lucrèce se lève et s’approche de la fenêtre. Le mois d’octobre est froid et humide, il projette des nuances orangées sur les vitres de sa chambre et donne à son existence la teinte carmin des déserts éternels. La chlorophylle s’est évanouie. Elle colle son front à la vitre embuée, elle regarde la rue. Inanimée. Le mois d’octobre est beau et secret.

Le spectre
Murmure
Toujours

Lucrèce ouvre la fenêtre.
Le souvenir passe par la plume pour concrètement exister. L’encre donne une consistance à la mémoire. Lucrèce n’a plus aussi froid, mais elle ouvre l’armoire pour récupérer un pull couleur grenat. Il est épais et sa mère dit qu’il fait ressortir ses yeux de jais. Lucrèce aime surtout le contact de la maille sur sa peau diaphane. Elle aime son poids pesant sur sa carrure frêle, sur ses os saillants. Elle s’y noie. Elle a l’impression de câliner l’automne, de revêtir son essence. Maintenant elle peut regarder dehors, et être le mois d’octobre.
Césare avait souvent froid avant de disparaître.
Qu’est-il devenu ?
Sur Terre, les corps sont en sursis. Mais au terme de l’errance leurs voix demeurent, comme un écho désarmant. Peut-être qu’aujourd’hui, son petit frère murmure le jour et hurle la nuit dans les murs.

Lucrèce fait un pas en arrière, elle arrange le col châle de son pull. La matière souple glisse sous ses doigts. Sur son bureau, les souvenirs sont épars. Emmêlés. Il faut trier, déblayer le superflu. Il faut désencombrer les meubles et les esprits.
Le pot à stylos déborde de couleurs, il y a des capuchons un peu partout, des surligneurs orphelins. Ses cahiers de cours d’Histoire sont ouverts à la date d’hier. Sur son agenda, les mots de ses amis sont inscrits en relief, dans tous les sens sur les pages blanches quadrillées. Épitaphes colorées gravées sur une tombe de papier.
Lilith et Loréna ont écrit au stylo gel violet, et l’encre pailletée donne du poids aux mots. L’écriture brille un peu. Razvan à l’inverse a écrit en bleu :

« 1h de math = X_X » ; « 1h de toi = <3 »

Son écriture à lui ne brille pas.
Lucrèce referme tout, brusquement ; les livres, les fenêtres. Elle verrouille ses pensées. L’extraction de souvenirs est d’ordre privé. Elle débarrasse son bureau, l’Histoire du monde dégringole sur le carrelage. Elle se laisse tomber sur sa chaise, le chignon dégringole lui aussi. Ses cheveux s’éparpillent, noyés dans le col châle de son pull. Lucrèce ouvre un tiroir, elle en tire une page blanche et un stylo plume.

À présent, il faut remplir le vide. Tout reconstituer. Elle n’a qu’à écouter les murmures des murs, ils lui diront tout.

Le spectre
Murmure
Des mots irraisonnés

Lucrèce fait crisser la plume sur le papier. Il est temps de commencer, amorcer la fin à l’encre de son prélude. Elle écrit :

Tremblants sont nos corps dans le frisson du monde
Immobiles nos âmes hurlent sans lèvres
Et s’élèvent
À peine
Mais ma voix est pour toi

 

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