Les raisins secs de la colère

Base A-Bera, Pôle Nord.
8h23. −37 °C.

Des raisins secs et un cendrier.
C’était l’unique distraction de ce trou à rat qu’on nommait P-Cockpit. Un clapier pour humains, plutôt. On tournait trop facilement en rond, là dedans. Un truc à vous rendre dingue.
Tourner en rond, et crever de froid.
Les deux pires choses, selon Yavor, qui regardait Ulrich cracher des raisins secs dans le cendrier.
Le fruit se heurtait au plastique. Cloc. Un bruit sourd, désagréable. Et quand il loupait l’objet, le raisin allait se perdre sous la table.
Tu vas attirer les rats, merde.
Mais Yavor se disait que les rats n’étaient pas cons au point de se perdre ici, comme eux.
Les rats n’avaient pas reçu d’ordre, eux. Ils étaient libres. Et ils préfèreraient sans doute les plages de Cuba aux clapiers d’humains minables perdus au Pôle Nord.
Cloc. Tctctc.
Raté, songea Yavor en regardant le raisin disparaître. Quel nul, putain.
« T’en veux ? Ulrich lui tendait le paquet de muesli, informe sous la poigne de son énorme main.
— Pourquoi tu recraches les raisins ? » s’enquit finalement Yavor.
Ça l’obsédait. Deux jours qu’ils étaient là, deux jours que la température baissait, et l’Allemand continuait d’expulser des raisins un peu partout dans le cockpit.
Ulrich le regardait, comme si Yavor lui avait demandé s’il croyait en Dieu.
« Raisins, mauvais. » répondit simplement Ulrich.
Et Yavor secoua la tête. Ses lèvres étaient devenues bleues, rongées par les gerçures du froid.
« Tu déconnes, c’est le meilleur. Tout est dégueulasse dans le muesli. Sauf le raisin. »
Ulrich secoua la tête, et Yavor continua avec emphase :
« Le muesli, c’est comme le monde. Et tout est dégueulasse, dans le monde. Nous, mon gars, on est comme ces petits raisins. Expulsés sans vergogne. Dans un cendrier ou dans un cockpit.
— Je vois. »
Mais Ulrich ne voyait rien du tout, et il cracha encore un raisin.
Bingo, dans le cendrier.

*

Agence P-800, Washington. États-Unis d’Amérique.
17h12. 25 °C

« Alors cette mission ? s’enquit le sénateur Rufus Orwell.
— Un échec, monsieur. Encore une fois. »
Le sénateur leva les yeux au ciel, calé dans la douceur de son fauteuil.
« Deux jours et neuf heures, ça s’améliore. Envoyez deux autres recrues, je veux que notre Prototype soit au point.
— Bien, monsieur.
— Et apportez-moi quelque chose pour ma glycémie. Quelque chose de sucré. Du chocolat, ou bien des raisins secs. Peu importe. »

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