Les confettis de Paris

« Cette année-là fut une année mémorable, déclara la vieille femme à son jeune public. La casserole était sur le feu depuis trop longtemps, déjà, pour ne pas déborder. Tôt ou tard, tout allait exploser, c’était certain. Je ne m’attendais pas à ce que cela arrive aussi vite, pourtant. »
Le feu brûlait dans la cheminée, dégageant une lumière douce sur le visage des deux enfants assis là ; le petit garçon était assis en tailleur sur le tapis, déployant de manière stratégique ses soldats de plomb, et la petite fille était blottie contre sa grand-mère, écoutant avec intérêt les anecdotes de la vieille femme. Un album photo était ouvert sur ses genoux, épais volume aux reliures dorées et aux pages racornies, dans lequel étaient glissées des photographies représentant la ville de Paris.
« On dirait un livre de contes de fées. » avait dit Nina en regardant la couverture.
C’était vrai, pensait la grand-mère. L’ouvrage était bien trop joli pour contenir ce genre de clichés. Et puis, quel intérêt y avait-il à passer en revue les images de tout ce chaos, de toute cette compacité urbaine dans laquelle se noyait la foule.
La foule.
Oui, c’était surtout cette foule qui était effrayante. Elle évoquait une absence de repères, aussi bien sur le plan topographique que sur le plan moral. Et plus encore, elle donnait l’impression que dix mille voix n’en faisaient qu’une. C’était ce qui l’avait effrayée, la première fois qu’elle avait vu cette foule se dresser contre l’État. Un mouvement protestataire qui avait pris de l’ampleur, en quelques mois à peine. Un déchirement social face à un système de plus en plus oppressif envers les minorités…
« Les gens n’étaient pas contents ? demanda Nina.
— Non, pas du tout.
— Pourquoi ? »
Nina posait souvent cette question, lorsque sa grand-mère évoquait les troubles qui avaient eu lieu cette année-là. Comment expliquer à une enfant de cinq ans toute cette démographie conflictuelle dans laquelle la vieille femme elle-même avait failli perdre la vie ?
« Regarde ces photos, Nina, intima la grand-mère en approchant sa petite fille de l’album. À ton avis, que veulent ces gens ? »
Nina obéit et fixa les banderoles.

ÉGALITÉ POUR TOUS. NOUS SOMMES LE PEUPLE. RENDEZ-NOUS NOTRE LIBERTÉ. NOUS NE SOMMES PAS ESCLAVES. NON AU MÉPRIS. OÙ EST PASSÉE LA FRATERNITÉ. STOP RÉPRESSION.

Nina ne comprenait pas tous les mots, mais elle pouvait déceler la volonté sur les visages, et la force des poings brandis sur chacune des photographies.
« Être heureux ? » interrogea Nina.
La grand-mère hocha la tête. C’était plus que ce qu’elle attendait, plus que la liberté ou le respect ; être heureux. Comme dans un conte où tout finirait bien.
« Boum ! » s’écria Tobias, éparpillant une demi-douzaine de soldats en plastique sur le tapis.
La grand-mère leva les yeux, considérant avec prudence le cataclysme des jouets répandus tout autour de lui. Tobias eut une petite moue, puis il expliqua en désignant ses camions :
« Les soldats ont bloqué la rue, juste ici. Les gens se sont retrouvés coincés, parce que les camions les empêchaient d’avancer et de reculer. Les gens se sont énervés, ils ont lancé des pierres sur les soldats. Alors les soldats ont ouvert le feu. »
Tobias avait huit ans. Assez grand pour imaginer cette stratégie, mais trop jeune pour saisir la dimension des conséquences de celle-ci. La grand-mère se mit à réfléchir. Et nous, l’avons-nous saisie à l’époque, cette dimension ? Est-ce vraiment une question d’âge ?
« Boum ! répéta-t-il, ta-ta-ta-ta-ta… boum ! »
Non.
— Arrête, Tob, souffla Nina. Dis, mamie, il y avait vraiment des camions comme ça ?
— C’était plutôt des chars, répondit la grand-mère. Des chars d’assaut. Ils étaient très gros.
— Et ils tiraient sur les gens ?
— Ils les faisaient reculer, ma chérie.
— Mais en leur tirant dessus ?
— Ta-ta-ta-ta-ta… RECULEZ OU ON CONTINUE DE TIRER ! piaillait Tobias.
— En réalité, soupira la grand-mère, c’était dans le but de maintenir l’ordre public. »
Les enfants considéraient la vieille dame, sans comprendre. Tobias serrait dans sa petite main droite son camion, et dans l’autre un citoyen de plastique désarticulé.
« Ça servait à ça, les murs ? interrogea Nina.
— Tu veux parler des barricades, répondit la grand-mère en regardant le camion de Tobias rouler sur le jouet mutilé. Effectivement, c’était un moyen de protéger certains endroits.
Marche avant. Marche arrière. Marche avant. Marche arrière. Marche avant. » répétait le garçon.
Nina hocha la tête, et la vieille dame acquiesça en tournant les pages de l’album : les images exhalaient la confusion, la désorientation. Le chaos sous toutes ses formes. Des gens debout, mais surtout des gens à genoux. Les mains sur la nuque, dans le dos, ou plus de mains du tout.
« Beurk, s’exclama Nina tandis que la grand-mère dérobait le cliché à la vue de sa petite fille.
— C’est du sang ? » s’enquit Tobias en délaissant ses cadavres de plastique pour regarder les photographies, fasciné.
La vieille dame acquiesça, une nouvelle fois. Elle se demandait encore pourquoi elle avait gardé tous ces vieux clichés. Sans doute avait-elle pensé qu’ils seraient utiles à l’Avenir. Une forme de thérapie sociale, dans laquelle chacun apprendrait de ses erreurs. Elle l’avait fait, lorsqu’elle avait été confrontée à cet éclatement politique et social qui avait scindé le pays. Elle avait appris sous les bombes, sous les balles, sous les brandons de flammes, sous les débris, sous les morceaux de corps, que Paris n’était pas une fête.
Mais elle l’avait appris trop tard. Le mal était déjà fait, il était déjà là ; dans cette foule déshumanisée. L’engrenage de la violence produit des êtres désincarnés, des êtres qui se muent en bêtes féroces et répondent à une plus grande férocité.
Une férocité venue d’en haut.
La cruauté n’a pas d’échelle, même si la vieille femme l’avait cru, auparavant.

L’ÉGALITÉ N’EST PLUS. POUVOIR AU PEUPLE. NOUS PRENDRONS NOTRE LIBERTÉ. PLUS JAMAIS À GENOUX. PLUS DE RÉPIT POUR VOTRE MEPRIS. RÉVOLUTION.

« Là, il y a encore des banderoles, précisa Nina en pointant un petit doigt sur la photographie d’une femme militante.
— Et là, une rose, renchérit son frère en montrant un policier portant une rose accrochée à son uniforme.
— Ça, c’est joli ! » remarqua Nina, extasiée.
Les enfants jouaient à repérer les slogans, à lire les mots sur les banderoles comme s’ils apprenaient, pas-à-pas, que les mots pouvaient guérir les maux.
« Cette dame te ressemble, mamie, remarqua Nina.
— Ce n’est pas moi, répondit la grand-mère en tournant la page.
— Mais tu y étais, pas vrai ?
— Bien sûr, j’étais même au premier plan, tu sais. »
Tobias, qui avait laissé tomber la lecture des banderoles pour retourner à ses soldats de plomb, s’était précipité sur le tapis pour s’emparer de ses jouets ; il était monté sur la table, puis les avait brandi haut, très haut, plus haut que le peuple pour proclamer :
« Ça suffit ! Obéissez. »
Nina considérait son frère avec surprise, puis avec indifférence. Elle tourna ses grands yeux vers sa grand-mère, qui restait silencieuse, tournant et retournant les pages de l’album. Les flammes de la cheminée renvoyaient des ombres sur les clichés, et donnaient l’impression que les affrontements civils trouaient l’objectif.
« Il y avait du feu ? interrogea Nina.
— Oui, acquiesça la grand-mère. Du feu, et de la fumée. Beaucoup de fumée. Du gaz, aussi.
— Comme quand on pète ? » intervint Tobias.
Les enfants pouffèrent, leurs petites mains plaquées devant leur bouche. La grand-mère sourit.
« Pire que cela, chéri.
— C’est pas possible de faire pire que Tob, déclara Nina.
— C’était du gaz mortel ? » interrogea plus sérieusement son frère en sautant sur le tapis.
La vieille femme réfléchit, un instant seulement. Puis elle tourna la page.
« Pour certaines personnes, oui. Les personnes âgées, par exemple. Ou les petits enfants.
— Comme nous ? »
Les yeux de Nina s’étaient agrandis.
« Comme vous, acquiesça la grand-mère en considérant l’image d’un enfant se débattant parmi les volutes de fumées noires.
— Donc nous, on peut mourir si on respire le gaz ? On peut vraiment mourir ? »
La grand-mère ne répondit pas, mais son regard se fit plus doux, et elle tourna la page.
« Mais non, Nin, fit son frère. C’est fini, tout ça.
— Pfiou. Heureusement. » Nina mima un geste de soulagement en s’épongeant le front.
La petite fille s’enfonça dans le canapé, pensive. Elle avait cessé de regarder les images, mais la grand-mère les contemplait toujours. Elle regardait ces créatures qu’étaient devenus les hommes, figures chtoniennes des récits antiques, bestiales, assoiffées de vie et de mort.
La vie est un éternel recommencement, même lorsque l’on s’acharne à tourner la page.
Nina se redressa d’un bond.
« Mais mamie. Comment ça s’est fini, d’ailleurs ? »

PLUS DE MENSONGES.

Plus de mensonges.
Elle avait assez menti. Aux autres, à elle-même. Pas à ses petits-enfants, jamais.
« Plutôt mal. » avoua la grand-mère.
La petite fille fronça les sourcils et détourna son regard sur l’album ; sur les derniers clichés, les banderoles étaient en lambeaux. Les corps aussi. Les mots avaient disparu, les corps aussi. Tous désintégrés dans la frénésie collective. Mais la clameur grandissait, elle se lisait encore sur les visages, dans la force des poings serrés. Et au-delà de tout ce chaos environnant se formait un mot.

VICTOIRE

« Mais regarde mamie, insista Nina, sur les dernières photos, on dirait que les gens sont contents. Ils ont l’air heureux. »
Oui, ils l’étaient.
Sous les décombres, les morceaux de ferraille, les débris de bois, les brandons de flammes, les éclats de verre, la convalescence sociale pouvait désormais s’entreprendre ; dans l’errance et la vérité.
« Alors qu’est-ce qu’il s’est passé ? interrogea Nina.
— Oui, renchérit Tobias, qu’est-ce que vous avez fait, papi et toi ? »
Les deux enfants regardaient la vieille dame avec attention, et elle hésita. Longtemps.
« Ce que nous avons fait ? »
La grand-mère tourna l’ultime page ; sur la dernière photographie, le peuple scandait une consécration devant un État vaincu.
« Nous avons cédé. » soupira la vieille dame.


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