L’amour à la mort – I


Palper la crosse, sentir le bois du fusil rugueux sous ses doigts. Retenir son souffle.

Le plaisir de la chasse passe avant tout par le plaisir du corps, par la multitude de sensations corporelles qui éveillent en lui l’instinct animal. L’idée d’une traque décuple les sens ; la vue bien sûr, l’ouïe surtout. Le toucher, l’odorat. L’odeur de la peur et du sang est galvanisante, et le goût de la mort n’en est que meilleur. Observer, sentir, ressentir. Guetter les mouvements précipités d’une proie aux abois, une proie qui cavale en vain dans l’immensité de la forêt.

Condamnée d’avance, précipitée comme lui dans l’abîme de la résignation.

Alfred souriait.

Sa proie fuyait, mais elle ne lui échapperait pas. Personne ne pouvait s’échapper sur cette île, lui-même ne le pouvait pas. Et pire encore, il ne pouvait s’échapper de lui-même. Condamné à errer dans une démence intérieure qui le rongeait, il avait appris à assouvir les pulsions qui l’envahissaient, parfois.

La chasse était ainsi un bon moyen de modérer l’inquiétant combat qui se déroulait en lui ; Alfred usait d’intelligence, d’observation, de déduction. Il cessait momentanément d’être son propre arbitre, et ne se laissait aller qu’à l’objectif d’une traque qui lui donnait un but.

Le jeune lord écouta un moment.

Encore des pas. Ils n’essayaient pas d’être discrets.

« Imbécile. » murmura Alfred en calant correctement le fusil sur son épaule.

Sa propre voix le surprit. Elle était parfois bien trop aigüe pour être totalement la sienne…

L’œil collé contre la lunette, il retint une nouvelle fois son souffle, observant les arbres, les buissons, les sentiers ombragés, l’arborescence générale de cette forêt en mouvement. Le petit point rouge du laser chatouillait l’écorce des chênes millénaires, puis s’évanouissait dans le vide des falaises environnantes.

Quelque chose bougea, et le doigt d’Alfred pressa la détente. La détonation fit trembler la forêt, et quelques oiseaux s’envolèrent dans le ciel gris de cette fin d’après-midi.

« Imbécile ! » répéta-t-il plus haut – de cette voix plus aigüe encore – en réalisant qu’il n’avait pas pris le temps de viser correctement.

Dans sa rage, il tira à nouveau, visant une nouvelle fois à l’aveugle en direction d’un buisson qui n’abritait rien d’autre qu’un lièvre confus. L’animal regarda Alfred de loin, comme s’il le jugeait, comme si son incompétence n’aurait pu mettre en péril sa vie, et il détala sans s’attarder davantage. Alfred essuya ses lèvres d’un revers de manche.

Saleté d’animal, pensa-t-il en armant de nouveau son fusil. Je t’aurais eu sans problème, mais ce n’est pas toi que je cherche.

« Où es-tu, sale petit rat ! »

La forêt demeura silencieuse. Le point rouge paradait d’arbre en arbre, perçant les ténèbres qui commençaient à s’installer, annonçant le crépuscule.

Si je ne l’attrape pas avant que la nuit tombe… se dit Alfred en levant vers le ciel ses beaux yeux d’azur.

Puis il éclata de rire. Un rire strident et prolongé, aiguisé comme une lame.

… Ce sera encore plus drôle !

Le fou rire s’éternisa un peu, et Alfred mordit de toutes ses forces dans ses doigts pour s’obliger à se calmer. Il ne pourrait tirer convenablement s’il riait. Il ne faisait rien correctement, lorsqu’il riait, son entourage le lui faisait bien comprendre. Enfant déjà, son père détestait son rire. Un rire de dément, un rire efféminé. Il le lui faisait remarquer, bien trop souvent, bien trop durement. Et Alfred avait appris en sa présence à cesser de rire.

Aujourd’hui pourtant, Alfred ne pouvait pas s’en empêcher ; cette traque était si drôle. Imaginer sa proie se débattre dans les profondeurs de la nuit avait quelque chose de très comique et de très excitant à la fois.

Comme une partie de cache-cache qui s’éterniserait jusqu’à l’aube.

Alfred rit encore, et son rire résonna dans la forêt. Sinistre. Dément.

Efféminé.

Un bruit se fit entendre, un trottinement rapide et régulier. Alfred remarqua avec enthousiasme que ses trois chiens revenaient vers leur maître, la démarche vive et la langue pendante. Il s’efforça de recouvrer son sérieux, essuya ses yeux et enfonça la crosse du fusil dans les feuilles mortes en inspectant ses chiens :

« L’avez-vous trouvé ? » leur demanda-t-il d’une voix douce.

Les trois molosses – imposants dobermans d’une quarantaine de kilos chacun – regardaient Alfred avec une exaltation qui trahissait la découverte ; ils se mirent à japper, à tourner autour de lui, puis à aboyer d’un air persuasif. Il y avait dans leur comportement une volonté manifeste de retourner sur leurs pas. De nouveau, Alfred se mit à rire.

« Parfait. » murmura-t-il en calant le fusil sur son épaule.

Puis il suivit les chiens qui rebroussaient chemin en courant.

À quelque distance se trouvait un bosquet où les racines des arbres s’enchevêtraient entre elles de façon grossière, presque monstrueuse. Tout autour, la forêt formait une barricade de feuillage, de branches, de pans de terre meuble où des fleurs poussaient, magnifiques.

Rouges, violettes, roses.

Alfred considéra un moment ce camaïeu naturel qui dans la forêt noire resplendissait plus encore. Les chiens ne jappaient plus, ils s’étaient mis à aboyer furieusement en direction des racines, qui dissimulaient à la vue d’Alfred une silhouette tremblante et gémissante.

Sa proie.

Le sourire d’Alfred s’étira, funeste. Son regard se déporta du panorama fleuri pour se fixer sur l’immondice de l’espèce humaine, celle qui gémissait, planquée derrière ces racines.

Celle qui ne valait rien.

D’un bond, Alfred lui fit face. L’homme recroquevillé contre l’arbre se mit à hurler – de peur ou de surprise – et cela fit rire le jeune lord.

« Je t’ai trouvé. » déclara-t-il joyeusement.

La proie se tassa un peu plus sur elle-même, gémissante, suppliante. Ecœurante, pensa Alfred. L’homme était entièrement nu, couvert de boue et de poussière. Il portait encore aux poignets les chaînes dont les geôliers l’avaient pourvu, et sentait la transpiration et l’urine, ce qui écœura davantage le jeune lord. Mais en dehors de sa condition à la fois dégradée et dégradante, ce n’était plus là un homme qui suppliait. Non ce n’était plus une personne capable de penser, de raisonner, plus un individu entre deux âges possédant une nationalité et une dignité.

Ce n’était qu’une bête aux yeux hagards.

Alfred se rendit compte que ses pieds étaient en sang, écorchés par plusieurs heures de course-poursuite dans cette forêt, mutilés par les pierres tranchantes qui jonchaient le sentier. Le sang excitait les chiens, et Alfred sentait cet enivrement canin ; ils aboyaient d’envie, de rage. Les crocs scintillaient dans l’obscurité, menaçants. Ils voulaient mordre, ils voulaient trancher, déchiqueter. Peu importait le jeu.

« Là, là. Du calme… » Alfred leva une main apaisante, puis gratifia d’une caresse le premier chien, Orchus, son préféré.

Le geste calma l’animal, que les deux autres imitèrent. Puis le jeune homme considéra sa proie ; secoué de spasmes, l’homme joignit ses mains enchaînées en suppliant à nouveau.

« Je vous en supplie monsieur Ashford… j’ai une famille… 

— Moi aussi. » sourit Alfred.

Et curieusement, sa propre réponse le blessa. Il détourna un moment les yeux, songeant à cette soudaine impression de vide qui s’était mise à grandir en lui lorsqu’il avait prononcé cette phrase.

Une famille.

Le fusil oscillait sur son épaule, canon pointé vers le ciel. Alfred réfléchissait. Il semblait ne plus être là, soudainement. Comme si une faille temporelle s’était ouverte, et qu’il se trouvait encore auprès d’Elle.

Alfred porta une main à ses lèvres pour s’empêcher de hurler, ou bien de pleurer. Il ne savait pas trop, en réalité. Il passait trop facilement du rire aux larmes, et de la lucidité à la démence. Il ne se considérait pas comme quelqu’un de fou à proprement dit, ni comme quelqu’un de particulièrement enclin aux absences, aux bouleversements psychologiques, aux « déclics irrationnels » comme disait son maître d’armes, Sir August Lowney.

Alfred n’aimait pas ce terme. Il n’aimait pas Lowney non plus. Il aurait volontiers fait empaler son maître d’armes sur sa propre lance. Plusieurs fois, il l’avait suggéré à son conseiller, Nathaniel Mortimer. Ce dernier avait ri – un peu comme lui, souvent – puis il lui avait dit qu’il n’était certainement pas sérieux.

Mais si, il l’était.

Et un jour, il se chargerait de ce Lowney, de sorte qu’il ne puisse plus le traiter secrètement de fou.

Personne n’avait le droit de juger ses actes. Personne ne pouvait comprendre à quel point ses pensées étaient lucides, justement. Un fou n’aurait pu prendre la direction de Rock-Fort Island. Un fou n’aurait pu se charger du maintien de l’ordre militaire de cette île. Un fou n’aurait certainement pas réussi à gérer une prison entière ni la quantité d’hommes qui y travaillaient ou y moisissaient. Un fou ne pouvait avoir des hauts gradés sous ses ordres, il n’aurait pu les diriger, les conseiller, les ennoblir.

Un fou n’aurait jamais pu conserver un secret familial durant tant d’années. Il n’aurait pu protéger sa Reine.

De nouveau, la douleur morale fit monter des larmes aux yeux d’Alfred, et il se mit à rire pour les empêcher de couler. L’homme recroquevillé contre l’arbre observait son bourreau, les yeux écarquillés. Il se demandait, en cet instant, ce qui pouvait bien être drôle aux yeux du maître des lieux.

Il considérait, impuissant, ce jeune lord qui n’avait pas encore atteint sa vingtième année, mais qui déjà trahissait un profond sentiment de perdition.

L’unique héritier de la famille Ashford.

« Connaissez-vous ma sœur ? »

Alfred s’était enquis d’une voix si peu naturelle qu’elle fit sursauter l’homme. Alfred lui-même se mordit les lèvres, conscient que prononcer le simple mot de « sœur » pouvait à tout moment le faire vaciller lui-même. C’était une voie trop dangereuse, pour les autres mais surtout pour lui-même, et l’homme le devinait aisément en voyant le regard fou du jeune lord s’animer dans l’obscurité.

Le prisonnier répondit par l’affirmative, prudent.

Il ne connaissait d’Alexia Ashford que ce que l’on avait pu dire d’elle, comme dans une légende, où la vérité serait enfouie et intouchable. Une jeune fille d’une grande beauté, d’une intelligence suprême et d’un machiavélisme hors du commun. Une jeune fille promise à un avenir resplendissant au sein de la firme d’Umbrella Corporation. Une jeune fille morte prématurément, quelques années auparavant, dans l’explosion de son propre laboratoire.

Et son frère, le fou. Le dément. Le jeune aristocrate esseulé, mort intérieurement en même temps que sa sœur jumelle.

Alfred eut un sourire de satisfaction devant la réponse bredouillante de l’homme.

« Vous n’ignorez donc pas à quel point votre famille et vous-même m’importez peu. »

L’homme ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. L’effroi noyait ses paroles dans sa gorge, et de nouveau ses mains se joignirent en prière.

« Je… S’il vous plait…

— Taisez-vous ! » trancha Alfred, le regard flamboyant.

L’homme obéit, et le jeune homme reprit une constance ; il cala son fusil sur le sol meuble, accorda une caresse aux chiens qui s’agitaient à nouveau, et se bomba en déclarant :

« Je suis issu d’une famille illustre, dont les générations s’étendent sur plusieurs siècles. Je suis l’héritier de la famille Ashford, petit-fils d’Edward Ashford, arrière-petit-fils d’Arthur Ashford lui-même commandant des armées d’Angleterre. Je suis à la tête de cette île, et de tout ce qui la constitue. Les pleins pouvoirs m’appartiennent. Je suis le descendant ultime, porteur du glorieux blason de mon ascendance. »

Le visage d’Alfred changea, l’espace d’un instant. Il plissa les yeux en dévisageant sa proie, puis scanda :

« Et vous osez afficher votre médiocrité. Vous osez me parler de votre… famille ? »

Une moue cynique tordait le beau visage d’Alfred, et il considérait maintenant de haut la créature qu’était devenu cet homme nu et recroquevillé.

« Vous êtes la honte du genre humain, siffla Alfred, vous ne méritez pas de vivre. Ni vous, ni votre famille de manants. Je me chargerai de les trouver afin de leur faire subir le même sort que vous. En attendant, ma sœur et moi-même vous condamnons à mort. »

La sentence résonna dans la forêt silencieuse, et Alfred pencha légèrement la tête en redressant le fusil d’un geste gracieux.

« Non… non ! » gémit l’homme, sans prendre conscience de la singularité de cette dernière parole.

Le petit point rouge du laser glissa sur la poitrine nue de l’homme, puis sur son entre-jambes, et Alfred éclata à nouveau de rire dans l’immensité de la nuit.

« Dix points si je vise au bon endroit du premier coup. » chantonna-t-il.

Puis il ajouta d’un ton plus frénétique en posant son doigt sur la détente :

« Cela vous évitera également de perpétuer votre insignifiante lignée… 

— Monsieur… ! » s’écria une voix provenant de la forêt, derrière Alfred.

Le jeune lord se retourna, contrarié. Fusil toujours en main, il visait à présent les arbres où la silhouette bedonnante d’un homme en costume venait d’apparaître.

« Monsieur… répéta-t-il, essoufflé. Tout le monde vous cherche, au Manoir, nous commencions à nous inquiéter.

— Je suis occupé, Harman. » trancha Alfred en regardant son majordome d’un mauvais œil.

Il hésita un instant, son regard allant de l’homme nu à Harman, qui reprenait progressivement son souffle en tenant son cœur comme s’il allait sortir de sa poitrine.

« Toutes mes excuses, monsieur. C’est que… la nuit tombe, et nous nous demandions s’il ne vous était pas arrivé quelques misères…

— C’est ridicule, déclara Alfred d’une voix étrange et trop douce en caressant Orchus. Je m’amuse, voilà tout. »

Puis son regard se fit plus sombre, et il dévisagea son majordome :

« Je ne suis plus un enfant, Harman. Et en plus, j’ai failli vous prendre pour un gibier, vous devriez faire attention. Je n’ai pas l’intention de me passer de vos services de sitôt. »

Harman s’inclina, l’œil un peu inquiet malgré tout, puis il lança un regard à l’homme recroquevillé contre les racines, qui profitait de la diversion pour ramper en direction de la forêt.

Alfred le considéra d’un œil amusé, puis il éclata d’un rire bref en armant son fusil.

« Regardez-le, Harman. Ce petit rat pense pouvoir m’échapper. Mais je l’ai trouvé, et donc ; j’ai gagné. »

Comme Harman ne répondait pas, Alfred insista, et l’excitation morbide renforçait cet air hautain qu’il avait souvent, lorsqu’il s’employait à ce genre de jeux : 

« N’est-ce pas, que j’ai gagné, Harman ?

— Tout à fait, monsieur. »

Alfred sourit, fièrement.

« Et comme ce miséreux essaie de s’enfuir, dit-il en regardant d’un drôle d’air l’homme toujours rampant vers son Salut, c’est qu’il a triché.

— Tout à fait, monsieur, répéta prudemment Harman.

— Or, les tricheurs doivent être punis. »

Sans attendre davantage, et avant que l’homme ne se remît totalement sur pieds pour détaler, Alfred arma son fusil, visa l’une des jambes du prisonnier et fit feu. Un hurlement déchira la nuit, et l’homme convulsa sur le sol devant le rire frénétique d’Alfred Ashford. Le cri de l’homme et le rire du jeune lord se mêlèrent aux aboiements des chiens, et Harman ne put s’empêcher de reculer d’un pas, contractant les muscles de son gros visage dans un mouvement d’effroi. Un mouvement imperceptible, cependant. Le majordome savait qu’il valait mieux rester stoïque devant les agissements de son jeune maître. Montrer sa gêne, son dégout ou son inquiétude contribuait à alimenter ces rumeurs que lord Ashford détestait, et qui faisaient de lui un dément. Harman savait que peu de personnes croyaient en la stabilité mentale de son jeune maître. Il en était le premier désolé. Lui seul conservait cet espoir de voir la raison l’emporter dans le bon cœur de ce jeune homme, lui seul pouvait faire en sorte de canaliser cette folie naissante qui le menaçait. Harman avait tout fait pour que celle-ci n’éclate pas, tout fait pour que la démence ne morcelle pas son âme lorsque sa jeune maîtresse avait tragiquement perdu la vie.

Lorsque les longues nuits appelaient l’insomnie, et qu’Harman songeait à cette dégradation progressive de la famille Ashford – famille qu’il avait servie corps et âme depuis quarante ans – le vieux majordome ne pouvait s’empêcher de verser des larmes. Des larmes que son jeune maître lui aurait fait regretter, probablement, s’il les avait vues. Mais des larmes que personne d’autre qu’Harman n’avait versées, ni sur Alfred, ni sur Alexia. Personne dans ce cénacle scientifique auxquels les deux héritiers étaient promis n’avait pleuré la mort de cette jeune fille. Ils l’avaient regrettée, bien sûr, car Alexia Ashford était un élément éminent pour la compagnie pharmaceutique. Mais personne, hormis son frère, ne l’avait aimée au point de verser des larmes sur sa sépulture.

Harman seul s’y était attardé.

Il avait contemplé la tombe durant des jours, il avait imaginé le vide de ce cercueil que l’on avait descendu, par un jour pluvieux de décembre. Le corps avait été trop abîmé par l’explosion pour être reconstitué et placé à l’intérieur du cercueil ; ainsi, on pleurait une absence de matière. Et certaines mauvaises langues disaient que l’on pleurait aussi une absence de cœur, car Alexia n’était pas réputée pour être des plus tendres. Son seul frère bénéficiait de cette tendresse, qu’elle conservait jalousement. Harman lui-même n’en avait pas le droit. Maintes fois il s’était heurté à la dureté de sa jeune maîtresse, à ses paroles sèches, à son mépris et à ses colères. Mais maintes fois, Harman les lui avait pardonnées, car il aimait ses deux petits maîtres plus que tout.

Il avait servi trois générations de Ashford, et même s’il n’osait et n’oserait jamais prétendre à une véritable place parmi cette famille, il possédait encore cette loyauté indélébile, cette dépendance presque canine qui constituait après tout l’unique but de sa vie.

Qu’aurait-il pu faire ? Le décès d’Alexia Ashford, suivant de quelques mois celui d’Alexander Ashford, père des deux héritiers, avait agi comme un cataclysme dans l’âme déjà sensible du jeune lord Alfred. L’explosion qui avait emporté sa jumelle n’avait pas uniquement eu lieu dans le laboratoire familial ; elle avait surtout eu lieu dans son cœur. Perdre son père – auquel il était peu attaché, cependant – puis sa sœur, avait renforcé cette solitude à laquelle le jeune homme était déjà voué de leur vivant, à tous les deux.

Harman regardait Alfred comme l’enfant réservé qu’il avait été, jouant seul lorsqu’Alexia s’occupait à ses études, pleurant souvent pour peu de choses et fuyant son père comme un jeune chien battu aurait fui un maître violent. Il n’avait pas oublié que c’était auprès de lui, Harman, qu’Alfred se confiait à cet âge-là. Les longues promenades en forêt ravivaient un peu son cœur meurtri, elles faisaient de lui un petit garçon curieux, attentif aux choses et aux êtres.

Et c’était dans ces moments-là qu’Harman aimait le plus son jeune maître, qu’il réussissait après tant d’efforts à le faire sourire.

Aujourd’hui, les promenades en forêt avaient un autre goût.

Un goût de sang, de sadisme. Un goût de démence.

Harman revint au présent silencieux, il regardait sans voir l’homme blessé au sol qui hurlait en tenant sa jambe. Et Alfred riait encore.

« Monsieur, signala Harman d’une voix blanche, il faut rentrer. Le dîner est prêt, et Sir Mortimer voudrait s’entretenir avec vous au sujet des prisonniers ; le nouvel arrivage compte une demi-douzaine de personnes. Elles ont été consignées dans les cachots en attendant vos ordres. »

Alfred eut une petite moue.

Il aimait particulièrement les nouveaux arrivages de prisonniers ; mercenaires, espions et traîtres en tout genre constituaient cet ensemble d’individus pour lesquels Alfred se réservait le châtiment. Les plus hautes trahisons justifiaient les plus drastiques châtiments, et le jeune lord se félicitait de ne pas manquer d’imagination pour les appliquer. Il joignait toujours l’utile à l’agréable, et s’assurait de l’aspect ludique de chacune de ses sanctions ; cette chasse à l’homme en témoignait.

Les prisonniers lui étaient envoyés la plupart du temps afin de débarrasser la firme pharmaceutique des dangers potentiels, de tout ce qui pouvait nuire – de près ou de loin – à la compagnie. Ainsi les ennemis d’Umbrella terminaient leurs jours sur Rock-Fort Island, au grès de la volonté du commandant de cette base qui faisait à la fois office de centre de détention et de camp militaire. La fonction double de cet endroit était avantageuse pour la compagnie, qui s’assurait ainsi de l’allégeance du dernier héritier de la famille Ashford en lui accordant des prérogatives.

Après tout, Edward Ashford lui-même n’avait-il pas été l’un des trois fondateurs d’Umbrella Corporation ? Assurément. Et il était donc du devoir d’Alfred de rappeler à Ozwell E. Spencer – unique survivant de ce triumvirat – qu’il comptait bien lui aussi faire valoir ses droits sur la firme. Mais Alfred était un jeune homme patient. Il savait attendre et agir au moment approprié. Il importait pour le moment de se faire discret, aussi discret que possible, lui avait dit Alexia. Continuer à former les milices les plus réputées dans le camp d’entrainement de Rock-Fort Island, s’assurer que les armées privées d’Umbrella Corporation soit en état de maintenir l’ordre. Là étaient les projets de la firme vis-à-vis de l’héritier Ashford, là était tout l’intérêt pour eux. Rien d’autre.

Mais peu importe, se disait Alfred. Mes propres projets prendront d’autant plus d’importance, dans quelques années. Patience. Patience…

Alfred patientait. Il obéissait aux ordres de sa hiérarchie, tout en sachant pertinemment qu’Ozwell Spencer se souciait bien peu de lui. Le vieillard ne l’avait jamais aimé, ni même jamais respecté. Pas plus que son propre père, Alexander. Alexia seule intéressait les deux hommes. Spencer l’avait adulée, il avait vu en elle le syncrétisme du génie et de la puissance, à la fois financière et familiale. Il avait vu la pérennité de l’entreprise, et sa propre consécration. Et puis elle était morte. Et Spencer avait changé ses projets, comme on change les draps d’un lit sale pour en mettre des nouveaux. Plus neufs.

Et surtout en vie.

Alfred savait bien de quels draps Ozwell Spencer allait recouvrir son lit, désormais ; les Birkin. Des draps de qualité inférieure, mais qui tiendraient pour un temps sans pelucher.

Peu importe, se répéta Alfred. Si la hiérarchie s’assure de ma fidélité et de ma position au sein de la compagnie, elle ne cherchera pas à percer mes secrets…

Car c’était là la seule chose dont Alfred devait s’inquiéter, après tout. Les Birkin paieraient plus tard.

Conserver ce secret était indispensable. C’était un secret que personne ne devait connaître, personne. Pas même Harman.

« Bien. » déclara tardivement le jeune lord en abaissant son arme.

Harman fut soulagé, l’espace d’un instant. Autour d’eux, la forêt était tombée dans l’obscurité la plus totale, et seule la lampe à huile du majordome projetait son aura luminescente sur quelques mètres. Alfred regarda un instant le ciel, surpris de constater à quel point la nuit était venue vite. Il lança un œil au prisonnier, qu’il avait presque oublié, recroquevillé au sol et baignant dans son sang ; le trou béant de sa jambe ressemblait à un noyau de cerise géant. Cette pensée fit pouffer Alfred, qui se détourna d’un air rogue.

« Rentrons, Harman, fit le jeune lord.

— Et que fait-on de lui, monsieur ? »

Harman avait forcé le détachement de sa voix, mais il regretta aussitôt d’avoir posé la question. Alfred, qui s’était mis en marche en précédant son majordome, arrêta ses pas, comme percuté par sa propre pensée. Malgré la douleur, les gémissements de l’homme avaient diminué, probablement soucieux de se faire oublier. Plutôt mourir seul dans cette forêt que retourner dans cette prison, et recommencer le lendemain cette traque inique, sadique, qui durait maintenant depuis une semaine. Il ne pourrait plus tenir le coup, pas avec sa jambe blessée.

Alfred se tourna à demi vers lui, et le mauvais sourire qui scindait son beau visage se fit plus cruel encore que tout ce qu’Harman avait pu voir auparavant.

Dans le cercle de lumière que projetait la lampe, le majordome pouvait clairement voir ce que tous appelaient « folie » ; le visage de son jeune maître, le visage de ce jeune garçon qu’il avait élevé, n’était plus qu’une grimace d’insanité.

« Orchus, Vanth, Fenrir, ordonna Alfred. Attaquez ! » 

Et les chiens se jetèrent sur l’homme qui hurla à la mort.

Les minutes d’agonie s’écoulèrent comme des siècles, et devant ce camaïeu sanglant, Alfred songea que la patience était effectivement sa meilleure qualité.