La proie

121ème jour.
37ème interpellation.
Le lieutenant Nelson Morgan fixait l’horizon de Lankin, amer.
204ème mégot, jeté négligemment dans une bouche d’égout. Tout avait changé ici, bien trop vite.
Non. Tout était revenu à l’état originel, au chaos.
Le chaos alimentait le flux et le reflux de cette île, il irriguait ses artères comme les torrents de rage primitive coulent dans les veines de l’homme. Violents et chroniques.
Morgan se tendit un peu. Les hommes comme le shérif Corbin Pierson embrassaient cette violence, ils l’aimaient jusqu’à l’auto-destruction. Le shérif ne reculait jamais, devant la violence ; c’était lui qui l’engendrait.
Morgan observait d’un œil résigné son collègue traîner un type hors d’un véhicule de police, flanqué du sigle LPD.
« Whitehead, doucement, fit Morgan en se décollant du mur.
– District ouest, répliqua Whitehead. Aucune considération. »
Morgan pencha la tête sur le côté. Sceptique.
Comme d’habitude.
Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais l’homme qui descendit de voiture à sa suite l’obligea à la boucler : Corbin Pierson mit un pied sur l’asphalte, balayant la rue d’un œil mauvais.
Son regard s’arrêta sur le lieutenant Morgan, qui eut un geste de contenance plus que de respect.
L’habitude de la servitude. Automatique.
« T’as un truc à nous dire, Morgan ?
– Non, chef.
– Alors écrase, ou je t’en colle une devant ce miséreux. »
L’énorme menton du shérif désigna le type que tenait fermement Whitehead ; un vieux gars un peu glauque, qui devait s’être trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Un mec qui n’avait visiblement rien à voir avec les événements actuels, mais qui allait permettre au shérif Pierson de passer ses nerfs.
Irriguer la violence.
Morgan encaissa, digne.
Whitehead traîna l’homme jusqu’au poste sans ménagement, et Pierson ferma la marche.
« Chef, intervient le lieutenant sur ses talons. Il y a autre chose.
– M’emmerde pas, Morgan. J’ai pas le temps. Viens surtout pas me parler de ces saloperies de cerfs crevés dans la forêt.
– Justement. »
Pierson tourna son corps mou et gras vers le lieutenant qui cilla un peu. À peine.
L’habitude de la prudence. Automatique.
Sur le seuil de la porte du commissariat, Nelson Morgan soutenait le regard de son chef, quelques secondes à peine. Puis ses yeux se déportèrent sur le banc, à quelques mètres d’eux.
Le fameux banc des suppliciés.
Celui qui précédait l’interrogatoire, et qui renvoyait ceux qui s’y asseyaient à leur condition de proies.
Mais l’individu qui s’y trouvait en ce moment remettait en question le concept même de proie.
Digne et sombre, il s’était approprié l’endroit, comme on entre en territoire hostile pour s’y établir. Parfaitement à l’aise dans ce lieu qu’il méprisait. Insensible au flux et au reflux de la violence environnante, car faisant corps avec elle jusqu’à la démence.
C’était ce que tout le monde pensait ici, que ce jeune gars-là était dément. Peut-être plus que Pierson lui-même, même si Morgan en doutait. Il les avait déjà vus des dizaines de fois : ces grands yeux noirs qui sondaient le monde. Dérangeants. C’était comme s’ils appelaient au chaos, ou que le chaos lui-même pouvait s’y loger et drainer la lumière au profit des ténèbres éternelles.
Sur sa main gauche, un cerf mourait, mutilé.
« Tiens, fit le shérif, méprisant. La progéniture de Rockwood. »
Et le gars en question redressa la tête, répondant à l’affront par la rudesse, et au mépris par le cynisme : il souriait des yeux. Morgan n’était pas à l’aise, et il savait bien qu’au fond, le shérif ne l’était pas non plus.
Pas devant ce gosse.
Dimitri Rockwood. C’est comme ça qu’il s’appelait, se souvint Morgan.
« Celui-là, tu me le laisses. » ajouta Pierson d’une voix sourde.
Mais à cet instant, le lieutenant Nelson Morgan savait déjà lequel des deux était la proie.


Source image : Josh Hild

3 thoughts on “La proie”

  1. Aaaaaahh putain mais j’suis. tellement. fan. Deux fois que je relis, et wow quoi. Ça fait tout bizarre de revoir Dim à l’écrit comme ça.. Et j’aime tellement ! Bravo <3

    1. zhzdho maaais 😀 merci ! beaucoup beaucoup :3
      C’est adorable. Mdr, Dim n’est peut-être pas dans son meilleur jour lors de ce passage, mais 😡
      Il faut sortir les griffes (ou plutôt, les crocs…) avec quelqu’un comme Pierson.
      Merci encore Sana <3

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