La mort de Peter Wilder


Peter s’était écroulé sur la rive. Trempé, épuisé. Il respirait encore, mais songeait que ce n’était sûrement plus pour longtemps s’il ne parvenait pas à se réchauffer. Les sept dernières minutes s’étaient écoulées comme dans un rêve. Ou un cauchemar. Oui, un cauchemar serait effectivement plus approprié. L’Enfer sur Terre, dans les airs, dans l’eau. Partout. Ces sept dernières minutes avaient sans conteste été les pires de sa vie. Les bribes de souvenirs peinaient à s’assembler ; un cataclysme psychique que la désorientation venait amplifier. Il était seulement conscient d’être là, vivant, de se trainer dans la terre humide, de sentir sa joue s’écorcher sur le sable, sur les cailloux, sur les monticules d’herbes suintantes. Tout tournait encore autour de lui, le chaos qui avait précédé se prolongeait encore ; mais la terre, le sable sur lequel il se trainait, toute cette poussière l’aveuglait, l’empêchait presque de respirer. Etait-ce réellement le sable ? Ou bien cette fumée noire qui s’élevait de la carcasse de l’hélicoptère à moitié enseveli, à quelques mètres de lui ? Etait-il possible qu’il se soit trouvé à l’intérieur lorsque celui-ci s’était crashé ? Oui. Oui, il l’avait été. Les douloureux flashs, aussi brûlants et soudains que la douleur qui lancinait la jambe… ces flashs le percutaient. Encore, et encore.
Il était assis à l’arrière de l’appareil. Il regardait la vue, par moment. Une forêt immense. Un panorama d’arbres, de sommets rocheux vertigineux, et d’arbres, encore. De montagnes, au loin. Un camaïeu extraordinaire de vert. Emeraude. Olive. Bouteille. Kaki. Un spectacle pictural digne des plus grands impressionnistes. Et puis les cimes montagneuses, à nouveau. Des distorsions de formes pointues et rondes, qui se découpaient dans un ciel incolore.
Peter Wilder avait baissé les yeux sur ses notes. Juste une fois. Juste pour être certain d’avoir la totalité de ses documents, et qu’il n’en avait oublié aucun sur sa table de travail, ce matin. Et puis, soudainement, la descente. Trop rapide, trop bruyante. Les pales de l’appareil s’emballaient. Le pilote jurait. Presque à la verticale, l’hélicoptère tombait. Le choc. L’eau, glacée. Et puis, plus rien. Le silence, le vide, l’absence du monde. Peter se souvint avoir entendu l’une de ses jambes craquer. Craquer ? Non, c’était impossible. C’était les pales du rotor qui avaient craquées sous le choc, pas sa jambe. Comment aurait-il pu nager jusqu’à la rive ? Il s’était aidé de ses bras. Oui. Ses bras, libérés du joug de la ceinture, avait battu les flots pour remonter à la surface. Respirer. C’était ce qu’il devait faire, absolument. Fendre l’eau. Ignorer la douleur, ignorer la peur, ignorer la gravité de la situation. Il devait reprendre son souffle. S’efforcer d’ouvrir les yeux, ignorer les brûlures de l’eau au contact de sa cornée. Ignorer le sifflement strident qui persistait dans son oreille droite. Ne pas respirer, pas encore. Se mordre les lèvres. Bloquer la voie nasale qui s’enflammait, peu à peu. Battre des bras. Et enfin, faire surface !
C’était comme ça que cela s’était passé. Oui… Il avait respiré ensuite, un air si salutaire, si pur, si essentiel, que c’était comme s’il naissait une seconde fois. Puis il avait regardé autour de lui, et l’avait vue : la rive. De longs efforts l’en avait rapproché ; ne voyant qu’à moitié, respirant à peine, il fendait les flots dans un but unique, providentiel. Le reste n’avait pas d’importance, car s’il cessait d’être, à cet instant, s’il cessait d’être un survivant, il mourrait. Alors il avait atteint la rive, dure, froide. Palpable. Son visage était recouvert de sable, de sang et de poussière, et ses mains s’accrochaient aux pierres comme à la vie. Tout ce qu’il fallait, à présent, c’était sortir de l’eau. Sortir entièrement de l’eau. Il pouvait encore la sentir, parcourir sa jambe, excitant la douleur comme un couteau trancherait à nouveau la chair. Elle s’était engouffrée partout en lui. L’avait étouffé, aveuglé, désorienté.
L’eau avait assassiné sa perception. Destructrice. Et semblait vouloir l’avaler à nouveau ; elle n’avait pas l’intention de laisser sa proie lui échapper. Saisir encore le sol à mains nues, se soulever en portant son propre poids… autour du lac, les herbes se dressaient, robustes et élancées, et s’était comme si elles tendaient la main à Peter qui luttait encore. Sa main frôla l’extrémité de la fleur, comme une caresse encourageante, et il parvint à agripper la flopée de brindilles pour se tirer en avant, dans un sursaut instinctif, laissant la matière végétale dégouliner entre ses doigts. Il s’écroula alors, lourdement, sur la rive déserte où le murmure du vent prolongeait les ténèbres.
Une heure s’écoula. Deux, peut-être. Il ne savait pas très bien combien de temps il resta allongé dans la terre graveleuse, mais lorsqu’il ouvrit les yeux, le soleil l’avait entièrement recouvert. Comme un ami céleste, il projetait l’intégralité de ses rayons sur lui, et l’avait presque assez réchauffé pour sécher ses vêtements. Ses vêtements. Il aurait dû les enlever. Ils collaient encore à sa peau, et s’ils n’étaient pas secs pour ce soir, Peter ne passerait pas la nuit. Ce qu’il fallait d’abord, c’était se réchauffer. Peter fut surpris de voir le flux de sa pensée passer en revue les aspects primordiaux, aussi rapidement, aussi méthodiquement que lorsqu’il se couchait le soir, et qu’il songeait à l’emploi du temps de la semaine qui s’écoulerait. D’abord ; faire du feu. Ce n’était pas si difficile, pour un ingénieur écologue… Le tout, c’était de se relever. La chaleur agréable du soleil de Juillet lui donnait envie de se rendormir. Tout autour de lui l’appelait au sommeil ; à la chaleur des rayons s’ajoutait le chant des oiseaux, irrégulier, mais si précis dans sa tonalité aigue et languissante.
Dans l’atmosphère onirique de l’instant, il pouvait entendre le bruit du vent dans les arbres, un gémissement encourageant, qui semblait lui dire de ne pas lâcher prise. De se lever. Alors, il ouvrit les yeux, et la lumière blanche, aveuglante, se mua en paysage. Flou, au départ. Puis, plus net… Les alentours se dessinaient progressivement ; le lac où l’hélicoptère s’était crashé, et où les rayons du soleil miroitaient, dans un scintillement merveilleux. Les arbres, ceux-là même qu’il avait aperçu avant l’accident, d’un vert chatoyant, d’une douceur extrême à l’œil. Le ciel. Jamais il n’avait vu un azur aussi profond, aussi éthéré que celui-ci. A cette palette fantasmagorique, presque originelle, Peter avait eu envie de vivre : le chaos ne le vaincrait pas.
Il parvint à se redresser alors, et la douleur de sa jambe se raviva brusquement. Un ultrason parcourut son crâne, s’insinuant en continu dans son oreille gauche, cette fois. Lancinant, détestable. Peter ferma de nouveau les yeux ; l’obscurité fut momentanée, et le sifflement désagréable s’atténua, tandis qu’il portait ses mains à son visage. Il était couvert de terre, et en partie tuméfié, mais c’était surtout l’amertume du sang qui le révulsait. Sa lèvre était fendue, et à l’âcreté du fer se mêlait le sable, qui lui brûlait les commissures. Lorsque Peter parvint à s’asseoir, son regard se déporta lentement sur le lac, celui qui avait failli l’engloutir à jamais, et un frisson le parcourut, lorsqu’il aperçut la carcasse à moitié émergée de l’appareil dans lequel il s’était trouvé. Une fumée noire et épaisse s’élevait dans les airs. Elle parvenait jusqu’à lui, il pouvait la sentir. Odeur de brûlé, délétère. Asphyxiante. Elle le faisait pleurer. A moins que ce ne soit le sable. Ou la peur. Peter n’avait pas totalement conscience de sa chance. Il savait juste qu’il était vivant, et c’était tout.
Le jour baissait, progressivement. La nuit s’annonçait. Obstinément s’insinuait au creux des montagnes silencieuses. Peter s’était éloigné de la rive, il boitait terriblement, mais il avait pu trouver un endroit où faire du feu. La fumée qui s’élevait de son campement rudimentaire, elle, n’était pas néfaste. Elle était salutaire, au contraire. Le spectacle des flammes l’hypnotisait. Il n’avait pas dit un mot, mais aussi étrange que cela puisse paraître, ce mutisme lui permettait d’être aux aguets. Le crépitement des flammes, sec et chatouilleux, agissait comme un baume sur une blessure enfouie. Il s’adressait à lui, comme un long discours monotone, et s’ajoutait au bruissement des branches, au-dessus de lui, noires et effrayantes, si belles pourtant. L’eau s’écoulait, au loin. Moins menaçante, désormais. Peter en avait déduit qu’un fleuve descendait, et qu’il n’aurait qu’à longer son lit pour atteindre le premier village. C’était ce qu’il avait appris ; toujours suivre le cours d’eau. Même lorsqu’il était responsable de vos plus grands malheurs. Le feu projetait parfois quelques braises, juste à ses pieds. Il s’envolait aussi, dans les airs, sous forme de brandons colorés. Rouge. Jaune. Vermillon. Peter tendit ses mains vers lui, avec confiance. Il avait compris depuis longtemps que la nature ne lui voulait aucun mal. Que c’était juste lui, qui s’était aventuré ici et qui, par mégarde, avait dérogé à ses règles.
Ne jamais briser l’équilibre. Perpétuer l’harmonie.
Ça aussi, il l’avait appris. Mais pas dans l’une de ses années d’étude, non. Il l’avait appris lorsqu’avec ses parents, il partait à l’aventure dans les montagnes de l’Alaska. Il l’avait appris lorsqu’il avait été au plus près d’elle, lorsqu’elle l’apprivoisait. Il en avait eu la preuve, lorsque son père s’était cassé la jambe en voulant escalader une paroi rocheuse. Ce même bruit sec, semblable à celui des pales de l’hélicoptère qui s’étaient brisées, ce bruit qui avait arraché un cri à M. Wilder. Puis il s’était écroulé. Et aujourd’hui, c’était lui, Peter, que la montagne hautaine rappelait à l’ordre. Imposante dans l’obscurité, silencieuse. Gardienne du monde depuis la nuit des temps, elle semblait lui dire « Je suis tout ce que tu ne seras jamais. » et Peter savait, il savait qu’il avait beau tout apprendre sur elle, sur ce qui la compose… jamais il ne pourrait saisir son essence. Son immortalité. Il devait alors se conformer à elle, et peut-être qu’un jour, elle l’accepterait. Elle ferait de lui l’un des siens.
Peter baissa les yeux sur sa jambe blessée. Eternelle faiblesse humaine, que rappelait constamment la douleur. Sa peau était bleuie, à l’endroit où l’hématome s’étendait sur quelques centimètres, au milieu du tibia. Ici, c’était un camaïeu de nuances violacées, blafardes et laides. Lorsqu’il frôlait cette mauvaise peinture, il souffrait. Il gémissait ; l’écho raisonnait entre les arbres, lugubre, à peine perceptible. Peter leva alors les yeux, les étoiles commençaient à apparaître dans la voute céleste qui veillait sur lui, et il avait faim.
Il s’était endormi, et au petit matin, tout était aussi semblable que différent. Le vent faisait vaciller les branches des arbres, en déliait imperceptiblement les feuilles, qui tombaient parfois tout autour de Peter. L’une d’elle lui avait frôlé la joue, et s’était ainsi qu’il s’était réveillé.
Curieusement, il n’avait pas eu froid durant la nuit, même si les braises s’étaient éteintes, ne laissant derrière elle qu’un amas de cendres vacillantes. Tièdes. Incolores. Peter avait regagné la rive en s’aidant d’un bâton épais, qu’il utilisait comme une béquille. Il s’était aspergé le visage d’eau fraiche. Purificatrice. L’eau avait ruisselé dans ses mains, sur son visage, son buste… Elle avait coulé dans son cou et sur ses lèvres. Il en avait bu, beaucoup. Un peu trop, même. L’eau fraiche s’était écoulée sur lui dans un clapotement itératif, elle avait ruisselée à l’intérieur de lui. La sensation avait été trop forte, au début. Le contact était rude ; il avait l’impression d’avoir avalé des feuilles mortes. Ou de la poussière liquide. Une sorte d’aigreur lui avait donné mal au cœur, et il se disait qu’il allait vomir.
Le malaise passa pourtant, et Peter entreprit même de baigner sa jambe. Un long moment s’écoula, tandis qu’il avait retiré son pantalon pour tremper sa blessure. Etrangement, elle ne lui faisait absolument plus mal… Il avait beau la parcourir du doigt, et considérer l’affreux hématome qui la recouvrait ; il ne ressentait plus aucune douleur. Autour de lui, les oiseaux chantaient, et il était certain que c’était leur chant mélodieux qui atténuait sa souffrance. Des petites notes de musique, naturellement composées par de petits musiciens à plume. Leur chant était riche, diversifié. Il se mêlait au clapotis du lac de manière presque chimérique.
Peter devait pourtant se mettre en route, même s’il ne souffrait plus, il devait éviter de rester immobile. Il utiliserait le vieux bâton rugueux qu’il avait ramassé, en guise de canne – au cas où – et tout irait bien. Tout irait bien, s’il marchait lentement.
Et ce fut chose faite ; Peter descendit prudemment le long du lit de la rivière, privilégiant le chemin le moins escarpé pour éviter de souffrir de la marche. Il n’avait, de toute manière, pas d’autre choix. La montagne le mettait à l’épreuve, et sa seule condition était de ne pas tricher. Ne pas abandonner. Dans le cas contraire, elle l’avalerait tout entier. Il marcha alors longtemps, très longtemps. La matinée s’écoula sans qu’il ne ressente la faim. Il ne pouvait pas se l’expliquer, mais il supposa que c’était parce qu’il avait bu beaucoup d’eau de la rivière… Il avait pris soin de la faire bouillir cette fois, lorsqu’il avait dressé un nouveau campement rudimentaire. Il s’était assis durant quelques minutes, juste pour reprendre son souffle, et sentir le contact du feu sur la paume de ses mains. Toute la forêt autour de lui était silencieuse, et malgré le sentiment de déréliction qu’il avait ressenti la veille, il se sentait aujourd’hui très calme. Comme mis à l’épreuve. Totalement serein…
Pour le moment, il profitait d’un temps de répit ; Peter ferma les yeux au spectacle enivrant des branches des arbres dodelinées par le vent, il s’appuya contre le tronc de l’un d’eux, sec et râpeux, et s’endormit.
Quelque chose le réveilla, peu après. Il avait cru entendre des voix. C’était impossible, il n’y avait personne ici, personne d’autre que lui. Dans un réflexe instinctif, il se leva pour vérifier… et tout à coup s’arrêta. Net. A sa grande surprise, il pouvait marcher normalement. Il n’avait plus aucune douleur, sa jambe semblait complétement guérie. En y jetant un œil, il constata que l’inflammation persistait, mais sur l’échelle de la souffrance, il ne ressentait absolument rien. Presque euphorique, il courut jusqu’à la rive. Bâton en main. Il se jeta à genoux près de l’eau. Salutaire. Le sable humide, qui l’avait meurtri la veille, était aujourd’hui un allié : il s’y enfonçait avec délice. Puis il jeta de toutes ses forces l’objet qui lui avait servi de béquille. Loin, aussi loin que ses forces le lui permirent. Le bâton s’enfonça dans l’eau d’un bruit sec, presque drôle. Très loin. Ah des forces, il en avait à revendre. Il se sentait empli de vitalité ; c’était comme s’il avait retrouvé toute son énergie en l’espace d’une sieste… malgré un ventre vide. Autre chose étrange ; il ne ressentait réellement plus la faim. Peter était si enthousiaste qu’il ne s’interrogea pas.
La Terre est une ressource naturelle, pleine de miracles.
De nouveau, les voix. Peter tourna rapidement la tête. Son geste fut assez rapide pour distinguer trois silhouettes vêtues de kaki, de casque et de grosses bottes… mais bien trop lent pour remarquer les trois fusils qu’elles tenaient.
Ce que Peter entendit la seconde d’après ne ressemblait à rien de ce qu’il avait pu entendre auparavant. Cela n’avait rien d’humain ; c’était bien trop puissant.
Presque aussi puissant que le crash de l’hélicoptère, la veille.
Une détonation.
Les oiseaux avaient cessé de chanter depuis bien longtemps, et Peter savait qu’eux aussi étaient de connivence avec la montagne. Gardiens d’une splendeur impérissable. Ils s’étaient déjà enfuis lorsque le coup de fusil avait retentit, et lorsque les voix, les voix terribles, déformées par l’incertitude, s’étaient exclamées. Peter ne les entendit pas clairement ; tout tournait déjà autour de lui.
La forêt, magnifique. Le lac, plus fabuleux encore.
Ses mains pleines de sable s’étaient calquées sur son ventre, où la balle des chasseurs s’était logée. Le sang ruisselait, rouge. Il se mêlait au sable, à l’eau. Et Peter se sentit tomber en avant, et de nouveau ce bruit, sec et drôle. Le bruit d’un corps qui s’effondre.

2 thoughts on “La mort de Peter Wilder”

  1. Dans cette nouvelle, je trouve qu tu as vraiment bien décris le paysage, les sensations, etc.. et j’en félicite ! C’était un très beau texte bien qu’horrible à la fois ! ^^

    1. C’est vrai que le contraste est un peu surprenant, la confrontation de l’Homme à la Nature est toujours brutale..
      Je te remercie pour ta lecture en tout cas 😀 <3

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