Inferno

« Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate.
— Hein ? »
Gabriel jeta son mégot dans l’abîme qui s’ouvrait devant eux.
« Vous ne connaissez pas Dante ? Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. Ça alors,
vous n’avez jamais étudié ça à l’école ?
— J’ai jamais été à l’école. » bredouilla Jean.
Le mégot rougeoya un instant, puis disparut dans les tréfonds de la terre sanguine. La scène
était surréaliste, un truc à vous filer les jetons. Une roche empourprée leur faisait face, elle
s’ouvrait, comme une offrande de la Terre elle-même.
« Vous n’avez donc jamais pris connaissance des châtiments imaginés par Dante vis-à-vis de
ses ennemis.
— Jamais. »
Gab céda à l’envie de s’allumer une autre cigarette, mais il sourit en songeant qu’il avait laissé son briquet au campement. Quelle ironie, songea-t-il. Il soupira d’un air las en croisant les bras sur sa poitrine ; il en avait assez de réciter la même rengaine à tous ces voyageurs trop curieux. Ça finissait toujours de la même manière, de toute façon.
Jean se penchait craintivement en avant pour examiner la cavité vertigineuse. Prudent, se dit Gab, mais ignare. Dante n’avait-il pas condamné les ignorants ?
« Tu verras les foules douloureuses
Qui ont perdu le bien de l’intellect. » Gab connaissait par cœur ces vers. Il avait lu et relu La Divina Commedia. Et visiblement ce cratère inspirait pas mal de personnes, dans le sens où il évoquait plus ou moins l’œuvre du poète italien.
Gab récita laconiquement :
« Neuf cercles. Des milliers de supplices. Une échelle de scènes chaotiques. Un châtiment éternel. Non m’sieur, pas moyen d’être heureux là-dedans. D’ailleurs, dès qu’on arrive aux portes de cet endroit, on paye un tribut. Comme ça, direct. Bien sûr, le tribut dépend de vos péchés. Comme dans l’œuvre de Dante ; plus ils sont graves, plus vous sombrez profondément. Et plus ils sont nombreux, plus vous disparaissez vite de la surface de la Terre.
Vous comprenez ? »
Comme il n’obtint aucune réponse, Gab se retourna :
« Jean ? Hé, Jean… ? »
Plus personne.
Et voilà, songea Gab en levant les yeux au ciel, c’est toujours pareil.

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