Ceci tuera cela

« Caleb, tu m’entends ? Caleb !
— Affirmatif, maître. La connexion est maintenue. »
Malone zigzague sur l’autoroute. Autour de lui, des voitures klaxonnent, des insultes fusent. Mais derrière lui, ce sont les sirènes des voitures de police qui retentissent plus fort encore, plus hargneuses. Assourdissantes.
« Caleb, ferme les yeux. »
L’androïde obéit. Il aime cette sensation. Le rien. Lui, habituellement programmé pour tout, bénéficie enfin de cette accalmie de l’âme… du moins, c’est ce que lui a dit Malone, un jour. Qu’il avait une âme. Une âme foutrement belle. Même si pour les autres – et pour les flics qui les poursuivaient – ce n’était qu’une machine.
« Et garde les yeux fermés. Surtout, garde tes yeux fermés.
— J’obéis, maître. »
Malone tourne brusquement le volant. Le conducteur adverse lui hurle d’aller se faire soigner.
Mais le monde entier est fou, songe Malone.
Rien ne va. Les hommes se comportent comme des machines, et les machines comme des hommes.
Malone essuie ses yeux d’un revers de manche. D’habitude, il n’est pas émotif, loin de là. Il répare des machines, de vieux tas de fer qui parlent, qui supplient. Tu parles, quelle place pour l’émotivité.
Et puis un beau jour, Caleb débarque dans sa vie. Un beau nom biblique, un nom doux. Une caresse.
Ce robot-là, c’est un brave type, se dit Malone. Je me fous de savoir si son âme est en ferraille, et si son cœur est de fer.
« Ça va aller, Caleb, répète Malone d’un ton bourru. Je vais te faire passer la frontière. Je te l’ai promis.
— Maître, la connexion est maintenue, mais mes circuits sont brouillés. Je détecte une erreur.
— Ferme-la mon vieux, on y est presque, t’entends ?
— Maître. Maître.
La voix mécanique de Caleb est trop humaine pour feindre la peur, en cet instant.
« Maître, répète Caleb. Une faille a été détectée à l’intérieur de moi. Elle provient d’un générateur complexe qui émet un signal inconnu. La faille est probablement issue d’un système de partage avancé. »
Merde. Malone lève les yeux vers ce panneau publicitaire, réplique isolée d’un ensemble de panneaux générateurs de bugs. Un signal inconnu. Une monstrueuse aberration, une machine pour tuer les machines. Fermer les yeux ne sert à rien, il le savait. Il l’avait toujours su.
« Maître.
— Arrête de m’appeler maître, bon sang ! s’écrie Malone dans un sanglot.
— Je suis désolé, Malone. Désolé. »
Connexion échouée.

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