Amitié

« On dit qu’il rôde la nuit, qu’il descend de là-haut pour prendre possession des hommes et les dévorer. »
Le doigt potelé de Roger Isle-Podle pointait le plafond de la voiture, connotant le ciel noir et son intouchable cosmos.
« On dit qu’au fond, reprit-il, ce n’est qu’une ombre noire qui se nourrit de l’homme lui-même.
— Il aurait de quoi faire avec toi, dans ce cas. »
Roger plissa les yeux, considérant son collègue d’un air vexé.
Ernest Thust regardait droit devant lui, immuable. Pas un sourire en coin, pas un battement de cil. Lorsqu’il parlait, de la buée s’échappait de ses lèvres, et ça l’amusait en silence. D’habitude, il était plus bavard, mais il faut dire qu’il faisait foutrement froid, même dans cette vieille plymouth chauffée à bloc.
Roger tendit ses grosses mains vers le chauffage.
« Merde. Je sens plus mes mains.
— Moi je les sens.
— Te fous pas de moi. Tu faisais moins le malin hier, quand tu t’es perdu dans le froid en allant chercher des sandwichs.
— Mauvais, très mauvais sandwichs.
— C’était pas une raison pour mettre une heure à revenir, tu m’as fait mourir de peur. J’ai cru qu’il t’avait attrapé.
— Qui ? »
Roger considéra son collègue, comme s’il perdait l’esprit.
« Ben, le monstre. L’extra-terrestre. Le barjot. Appelle-le comme tu veux. J’ai cru que t’allais jamais revenir, mec. »
Ernest Thust se mit à sourire.
Le premier sourire de la soirée. Probablement le dernier.
« J’ai cru que t’allais jamais revenir, mec. » répéta laconiquement Ernest Thust.
Roger le regarda sans comprendre. Ses gros doigts ne tremblaient plus de froid, mais de peur.
« C’est exactement ce qu’il a dit, ton ami. »
Dans le silence de la carlingue, la voix du monstre s’était faite moins humaine, tout d’un coup.
Bien moins humaine.

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