ADN


Comment une jolie jeune femme a-t-elle pu se retrouver à la morgue, un chewing-gum rose enroulé autour du doigt ?
Bel incipit pour une curieuse affaire policière, mais ce n’est en fait que la finalité d’une péripétie incroyable qui m’est arrivée la semaine dernière.
Je m’appelle Arthur Daniel Norton, je suis nouvelliste à mes heures, et professeur d’anglais remplaçant. Je jongle entre les pages blanches déprimantes du dimanche soir, et les heures supplémentaires non payées censées faire progresser les gosses le mercredi et le samedi après-midi. Je signe mes nouvelles de mes initiales en pensant que ça pourrait coller avec le style de nouvelles policières que je prétends écrire, et mon deuxième penchant après les thrillers britanniques et suédois se trouve être la nourriture. J’aime manger plus qu’enseigner, je dois dire, mais j’aime avant toute chose écrire, et c’est pour cette raison que la plupart de mes congés se passent au café du coin, à taper quelques mots sur mon iPad tout en savourant l’un de ces délicieux croissants aux amandes, que Lucie fait à merveille. Lucie, la pâtissière, fait aussi office de serveuse, et lorsqu’elle me voit entrer dans sa petite brasserie, elle s’exclame toujours : « Oh, c’est vous, M. ADN ! Entrez, j’ai gardé votre place. » J’ai une place attitrée, car je suis le seul client à ingurgiter plus de croissants que de café, au grand dam de mes collègues et de ma balance. Lucie, elle, en est ravie.
J’étais en congé, ce jour-là. Il faisait si froid que le givre s’était installé sur les vitres du café, annihilant toute trace de vie extérieure. Loin de me laisser impressionner par la température qui frôlait les quatre degrés à dix heures du matin, j’avais bravé la tempête matinale pour vaquer à mes petites habitudes. « Comme toujours, M. ADN, trois croissants aux amandes et une tasse de café. » J’aurai dû faire l’inverse, probablement, mais j’avais besoin d’inspiration, et seuls les croissants aux amandes de Lucie m’en procuraient.
J’étais toujours impressionné de voir à quel point je me sentais bien, en dehors de chez moi. Le cliché de l’écrivain marginal m’avait souvent travaillé l’esprit, mais j’avouais difficilement mon attirance au monde, à la matière urbaine, aux bruits, aux odeurs de pains chauds, aux impressions psychiques que pouvaient me procurer mon escapade habituelle. Elle seule était ma source d’inspiration. Enfin, avec les croissants, bien entendu. Le vacarme urbain m’inspirait, c’était comme si je faisais corps avec cette foule mouvante, ce flux et ce reflux de citoyens qui ne m’accordaient pourtant pas un regard, qui ne connaissaient même pas mon existence. Je faisais partie de cette masse, même en étant un individu unique. C’est pour cette raison que je choisissais de travailler loin de chez moi, bien au chaud dans ce petit café du centre-ville, où je pouvais m’atteler à la plus précieuse de mes tâches.
J’avais depuis quelques temps laissé de côté les corrections de mes élèves pour me pencher sur un terrible recueil de nouvelles ; j’avais déjà imaginé une dizaine de petites histoires, dans lesquelles les thèmes récurrents seraient ceux de l’homicide, du suicide et de la mort accidentelle.
J’y avais consacré beaucoup de temps, et tout autant de croissants aux amandes, ces cinq derniers mois. Chaque lettre, chaque mot tapé à toute vitesse sur mon iPad me rapprochait un peu plus de mon but.
J’avais l’intention de clore ce recueil en beauté, et c’est dans cette jolie disposition que je travaillais lorsque cela s’est passé.
Une journée normale, en somme. Des températures très basses, comme je l’ai dit. Cause de mon malheur, sans doute. Le centre-ville ne grouillait plus, et seule une poignée de personnes passaient devant les vitres du café. Pressées, moroses.
Quoi qu’on en dise, la météo joue inéluctablement sur le moral. Je n’étais pas au top de ma forme, et les croissants n’y changeaient rien. Je décidai alors de terminer un dernier paragraphe, et d’emporter un café chez moi pour me mettre à la correction des copies. J’avais reçu bien trop de mails enquiquinants de la part de mes élèves, et même sans les lire, je pouvais clairement ressentir leur agacement.
Un dernier petit signe à Lucie « A bientôt, M. ADN ! » et me voilà dehors en train de me peler les miches.
Et puis, c’est arrivé.
Mon iPad s’est fracassé au sol. Je me représente encore la scène ; moi, sortant tranquillement du café et faisant quelques pas sur la chaussée glissante. Moi, glissant mon iPad sous mon bras, le temps de mettre mes gants. Et…
Vvvipp !
Faute d’avoir fermé correctement la pochette protectrice, l’appareil a glissé.
Crac !
Bon, si ce n’était que ça, encore. Une réparation et s’en était fini, mais je n’ai même pas pu dire s’il était amoché car le bougre a continué sa course sur un mètre, et s’est précipité tout droit vers la bouche d’égout.
Vous avez sans doute déjà remarqué ces vieilles plaques d’égout rectangulaire, aux larges interstices et à profondeur minimale. C’est exactement dans une de celles-ci que mon iPad a disparu.
J’ai poussé un cri, presque semblable à un rugissement, mais les passants n’ont pas réagi plus que ça. Personne ne semblait avoir remarqué ma détresse, même lorsque je me suis jeté à genoux devant la plaque d’égout en fonte. Sinistre monstre urbain. C’est ce qui arrive, lorsque les appareils technologiques deviennent plus fins qu’une feuille de papier hygiénique, je suppose.
Je pouvais l’apercevoir, tout au fond. Il n’avait pas fait une grosse chute – à peine une dizaine de centimètres – et j’allais devoir y mettre les mains, si je voulais récupérer le fruit de mon travail.
J’ôtai mes gants en vitesse, maugréant quelques jurons dans ma langue natale, et m’empressai de fourrer mes doigts dans la gueule du monstre.
Quel joli spectacle que celui d’un pauvre type rondouillard et affairé, à genoux sur le bas-côté de la route. Plusieurs automobilistes me klaxonnaient, juste pour le principe de m’humilier j’imagine. Le vacarme du centre-ville m’apparut plus hostile que jamais, sans compter les quolibets de quelques-uns… quelle humanité ! Ah, si je pouvais en attraper un… en étriper un, même !
Mes doigts potelés ne parvenaient même pas à frôler l’appareil, et je commençais à penser que Lucie se montrerait bien aimable, si elle me prêtait sa pince de service juste pour une petite minute. « Comment ? Celle avec laquelle je sers les croissants aux clients ? Vous n’êtes pas sérieux, M. ADN, dans les égouts ! Voyons ! » Autant dire que c’était râpé.
Bah, au diable Lucie ! Quelle vieille mégère, au final. Je me débrouillerai autrement.
J’empoignai vivement la grille à deux mains pour la faire céder, mais elle ne bougea pas d’un millimètre. Je demeurai alors là, assis sur le trottoir de l’avenue à grelotter de froid.
Je jurais, je toussais. Puis je me rendis compte que le centre-ville était non seulement bruyant, mais également suffocant ; les gaz des voitures qui klaxonnaient toujours, et les odeurs d’égout qui remontaient à mes narines me donnaient envie de vomir.
Je ne l’ai pas vue tout de suite, la fille.
Elle était là, et me regardait depuis quelques minutes, sans doute. Elle s’est un peu approchée, en voyant ma détresse :
– Vous avez besoin d’aide ?
De grands yeux verts rieurs, de jolis cheveux blonds, très longs, et un continuel mouvement répétitif de la mâchoire, qui m’indiquait qu’elle mâchait un chewing-gum. Elle était apparue là, comme une illumination.
Un ange au milieu du chaos.
– En effet. » maugréai-je en me relevant pour essayer de retrouver une dignité.
Je lui indiquai la plaque d’égout, et lui expliquai l’incident qui s’était produit. Curieusement, elle ne fit pas la grimace, elle semblait plutôt heureuse de pouvoir m’aider à récupérer mon iPad, et s’employa vivement à ôter ses propres gants :
« Il n’est pas tombé bien loin, je pense pouvoir l’atteindre.
– Oui, vous êtes beaucoup plus… plus mince. »
Elle eut un petit rire ; elle était en effet très menue, et possédait de longues mains, fines et délicates. Pas vraiment faites pour ce genre de choses dégradantes, mais apparemment, ça ne la dérangeait pas le moins du monde. Sans réfléchir davantage, elle plongea sa main manucurée dans la bouche d’égout. La vision de cette scène fut plus humiliante encore que les coups de klaxon ; une jolie main, toute blanche, happée par l’horrible monstre urbain.
J’avais peur et honte à la fois :
« Laissez tomber, je…
– Vous êtes Anglais ? »
Elle me regardait, souriante, et ses longs cheveux blonds traînaient maintenant par terre. Je frissonnai de dégoût en hochant la tête.
« Ah, mais je vous connais ! s’exclama-t-elle en m’examinant davantage. Vous écrivez des histoires flippantes, là. »
Ses cheveux caressaient toujours le sol immonde de la chaussée tandis que la bouche d’égout semblait avaler la jeune femme tout entière.
C’était une vision effrayante.
La jeune femme n’y prêtait pourtant aucune attention ; elle se démenait tant bien que mal pour atteindre mon appareil, tout en me racontant qu’elle avait vu ma tête dans la petite rubrique d’un journal hebdomadaire gratuit qu’elle recevait dans sa boîte aux lettres.
Au moins, j’avais une fan. Elle devait probablement faire partie des 278 abonnés que j’avais sur Twitter.
Ou bien, elle aurait été la 279e.
Malgré une bonne volonté, et de longs doigts maintenant noirs de crasse, la jeune femme ne parvint pas à récupérer mon appareil ; elle se redressa en soupirant, et considéra la chose en faisant éclater une bulle de chewing-gum entre ses lèvres :
« Mince, j’espère que vous n’aviez rien d’important là-dedans, monsieur… »
Elle hésita. La délicieuse odeur de fraise pris momentanément l’avantage, puis :
« Désolée, j’ai oublié votre nom… »
Je haussai les épaules. Peu importe. De toute façon, mon travail était perdu, et mon peu de notoriété l’était également. J’étais persuadé qu’elle allait partir « Désolée, j’ai fait ce que j’ai pu. » mais elle semblait en réalité réfléchir. For God’s sake, si j’avais été un de ces écrivains ermites, cloîtrés chez eux toute l’année et ne défiant la ville que dans le but d’assister à quelques conférences… ce ne serait sûrement pas arrivé !
« J’ai peut-être une idée. » déclara finalement la jeune femme en laissant éclater une autre bulle rose.
Comme je l’interrogeais du regard, elle tira son chewing-gum hors de ses lèvres peinturlurées de rose, et se remit à genoux sur la chaussée.
« Vous ne pensez pas… » commençai-je.
Mais si.
Bon, après tout, mon iPad était déjà salement détérioré.
Elle avait enroulé le chewing-gum encore humide autour de son index, et avait de nouveau glissé sa main dans l’interstice métallique de la plaque d’égout. Je compris ce qu’elle voulait faire ; le doigt atteignit l’appareil, et le chewing-gum s’y colla aussitôt. Elle souleva ainsi légèrement l’iPad, qui était heureusement d’une légèreté salutaire, et ramena ensuite son majeur de manière à effectuer une pression assez puissante, et remonter ainsi l’objet de mon salut. Doucement. Doucement. Voilà.
Je me surpris à retenir ma respiration, jusqu’à ce que l’appareil soit en sécurité entre les deux mains de la jeune femme.
« Ça alors, vous avez réussi ! »
Et bien sûr, je m’attendais à voir un large sourire fendre son beau visage, et déclarer quelque chose du genre : « Hé oui, je suis heureuse de vous avoir aidé ! Vous pourrez continuer à écrire vos histoires flippantes là. » ou encore « Oh, ce n’était rien, mais dites, vous écrirez cette aventure dans une de vos nouvelles ? »
Rien de tout ça.
Elle a pris la fuite. Si, je vous assure. Elle a détalé plus vite qu’un lapin pris en chasse. Elle s’est enfuie avec mon iPad dans les mains, et le chewing-gum enroulé autour de son annulaire.
Que naïf je fais, n’est-ce pas ?
Penser qu’une jolie jeune femme, fan ou non, pouvait gratuitement me venir en aide, dans cette abominable jungle urbaine… N’est-ce pas, après tout, l’abîme putride de la condition humaine ?
Ma source d’inspiration ? Ineptie, utopie ! Désolation, damnation même !
Je sais, mes lamentations n’ont aucun intérêt pour vous. Ce qui vous intéresse, vous, c’est ce qu’il s’est passé après.
Exactement comme les policiers qui m’ont interrogé. Vous êtes tous pareils. Vous ne prêtez aucune attention à mes tourments, à cette malchance qui m’est tombée dessus ce jour-là.
Mais, mes chers amis, la victime de cette histoire, c’est bel et bien moi !
Puisque c’est là l’unique intérêt pour vous, mes chers lecteurs, je vais tâcher de raconter la suite… Je ne suis après tout qu’un soldat de la plume.
Je me suis lancé à la poursuite de la jeune femme, sans réelle conviction – mon surpoids m’empêchait de tenir la course – mais je suis tout de même parvenu à l’atteindre. Ou presque.
La chaussée glissante, le passage piéton, un malheureux dérapage et…
Pourtant, j’ai tendu la main vers elle.
Les témoins pourront en attester !
Une voiture qui trace, une seconde de trop, un coup de klaxon furieux et…
Non, je ne l’ai pas poussée !
J’ai entendu un bruit sec, comme celui d’un insecte heurtant une vitre.
Poc !
Et j’ai vu la jeune femme projetée sur plusieurs mètres, au même titre que mon iPad.
Clac ! Clac clac !
Brisé pour de bon, cette fois. Comme les os de la fille, je suppose.
Cinq mois de travail foutus en l’air. La prochaine fois, j’enregistrerai mes documents en ligne.
God bless technology.
Comment ça ; « Pauvre femme ! » ? Mais c’est moi, la victime. C’est moi, le professeur d’anglais rondouillard aux penchants littéraires sinistres. Moi, l’écrivain raté accusé de meurtre.

ADN

2 thoughts on “ADN”

  1. J’aime beaucoup ! Le style d’abord ! On est dans la tête du narrateur, tu ne tombes pas non plus dans la simplicité d’un style oral.
    Ensuite le rythme. Ça va à l’essentiel, ça se lit très bien et on ne s’ennuie pas.
    Enfin l’histoire. C’est frais, drôle parfois, un peu absurde !
    Merci pour cette lecture !

    1. Je te remercie de tout cœur pour ton très agréable commentaire Jérémie 😀 ravie de t’avoir fait apprécier cette lecture 🙂

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