Vertige lyrique et musical à Venise


Introduction 

Aux confins de l’imaginaire et du réel se trouve Venise, citée des masques, du commerce et des illusions. Agglomération aux multiples facettes et centre artistique par excellence, la Sérénissime fascine par son exaltation, par sa décadence ; façonnée sur les flots par l’ingéniosité des hommes, elle semble sortie des eaux originelles pour croître et constituer sa propre légende. Pour ceux qui ont la chance de la côtoyer, de s’imprégner des lieux comme on entre dans un rêve éveillé, Venise apparaît comme exotisme nouveau, espace topographique bouleversé par sa propre particularité. Elle constitue dès lors un intérêt sans précédent, dans lequel les voyageurs – et particulièrement les artistes — puisent à sa source. Pour les autres, Venise persiste à n’être qu’une chimère, une ville idéalisée par l’image véhiculée d’un paradis terrestre. Paradis controversé néanmoins : son héritage historique génère son mythe, la Sérénissime s’est construite sur un système politique particulier, où l’autorité n’était pas entre les mains d’un seul et unique souverain, à l’instar des autres pays d’Europe. « Venise régnait sur le monde, mais aucun homme ne régnait sur Venise. » nous rappelle l’historien Michael Scott.

Symbole d’échanges cosmopolites à travers le monde, mais aussi symbole de libertinage, de conquêtes navales et d’art sous toutes ses formes, Venise demeure le centre du monde occidental. Indomptable, indépendante et invincible, elle est à la fois l’expression de l’hégémonie, et le refuge des âmes sensibles, du sublime qu’elle invoque par sa seule représentation — réelle ou fantasmée —.

C’est ainsi qu’elle est apparue aux yeux des deux artistes dont je vais vous parler dans cet article ; Alexandre Pouchkine (Александр Пушкин), écrivain et poète romantique du XIXème siècle, et Igor Stravinsky (Игорь Стравинский), musicien du XXème siècle. Deux artistes slaves, amoureux de Venise jusqu’à l’obsession. J’ai choisi de vous parler de cette approche, de la manière dont ils ont pensé Venise et se sont confronté à elle à travers les arts.

Divergence de visions et d’approche, mais concordance des avis lorsqu’il s’agit de considérer Venise comme citée légendaire, idéale à l’inspiration artistique. Le Gondolier de Pouchkine, et Le Sacre du Printemps de Stravinsky seront les objets-clés de cet article.


Du chaos originel

« Dans cette ville, la musique est chez elle. »

(Musica hala sua propria sede in questa città)

— Jacopo Sansovino

 

Contexte historique et topographique

 

L’intérêt des écrivains pour Venise se renforce dès le début du XIXème siècle, lorsque le Romantisme naît sous la plume des auteurs européens. Poussant les artistes à explorer les confins du monde à la recherche d’un ailleurs indistinct, la ville parait propice aux exaltations du Moi, tel le refuge intime et temporaire de ses questionnements sempiternels. Le siècle précédent a vu la suprématie musicale s’accroître, la Sérénissime est devenue la terre d’asile de nombreux compositeurs, musiciens et metteurs en scène célèbres. L’avènement des arts s’établit ainsi dans une continuité qui, au-delà des affaires commerciales et politiques de la cité, contribue à construire, puis renchérir la notoriété de celle-ci.

De par sa situation topographique particulière — lagune entourée d’eau, construite sur des milliers de pilotis implantés dans une vase protectrice — Venise n’était-elle pas condamnée à demeurer en marge du monde, figée dans un éternel silence ? Paradoxalement, cet espace propice à l’insonorité, au déni du monde vivant, vibrant, s’est constitué seul démiurge d’une musicalité inédite. Comme une seconde renaissance, Venise devint mélodie elle-même, happant auprès d’elle les plus grands créateurs.

Stravinsky devint l’un d’eux lorsque, établit au Grand Hôtel des Bains, il compose les premières notes du Sacre du Printemps, aux côtés de son mécène et ami Diaghilev. Rejetant cette inspiration romantique propre à Venise, Stravinsky est saisi d’influence : il y composera plus tard son opéra La carrière du Libertin, en 1951. Pour le compositeur, la Sérénissime est ce repère tangible et matériel où son propre imaginaire peut librement dériver. Amoureux inavoué des lieux, peut-être plus romantique qu’il ne voulait l’admettre, Stravinsky y a longtemps cherché la sérénité.

L’approche est différente pour Pouchkine, qui n’a jamais quitté son territoire natal. Il n’a fait que rêver Venise, comme on imagine l’étendue d’un paradis promis. Romantique lui-même, transporté par des illusions qui alimentèrent son œuvre ; Pouchkine évoque à plusieurs reprises cette ville : dans Eugène Onéguine tout d’abord, écho d’un Lord Byron enthousiasmé, mais également dans ses poèmes. Dans Le Gondolier (annexe de ce poème en fin d’article) en 1827, l’écrivain parachève ses impressions ; sans avoir jamais vu Venise, Pouchkine imagine dès lors ce que pourrait représenter l’étendue de cette cité pour un œil profane. A l’inverse de Stravinsky, Son point de vue n’est pas empirique, Pouchkine en dessine les esquisses par sa seule imagination. Comment pourrait se constituer la ville de Venise dans l’esprit de celui qui n’y a pas été confronté ?

Cette question essentielle se rattache au mythe de la ville ; rêver Venise n’est-ce pas contribuer à l’essence de sa propre légende ? L’image du mythe comme élément transgénérationnel se renouvelle sans cesse, il naît et se développe dans l’imaginaire de l’Homme. Polymorphe, il capture l’illusoire et le transmet, invoquant à la fois une subversion de la vérité et un recours au fantasme.

 

Prélude d’un mythe : la fabrique sonore

 

C’est au fantasme que s’abandonne Pouchkine. Tel Orphée modulant sur sa lyre, Pouchkine utilise les mots comme instruments, accompagnant ses pensées comme les notes silencieuses de ses états d’âme. Pouchkine n’est pas musicien, mais son rapport à la musique laisse une marge importante dans son œuvre. Une quinzaine de poèmes de l’écrivain ont été retranscrits par le compositeur russe Nikolaï Rimski-Korsakov. Et c’est ainsi à Venise en 1897 que Rimski-Korsakov compose l’opéra de l’une des plus célèbres œuvres de Pouchkine ; Mozart et Salieri… (Моцарт и Сальери, pièce de théâtre parue en 1830)

Venise invoque la musique, l’opéra, le chant. Venise comme virtuosité incarnée, mélodie lancinante et vertigineuse, entrainant avec elle le bercement des flots ; c’est ce que Pouchkine s’obstine à dépeindre lorsque, à la lecture de son poème se fait entendre le vrombissement monotone d’un gondolier voguant sur les eaux. Silence assourdissant de la nuit vénitienne.

Le rapport à la sonorité s’étend aussi dans les jeux rythmiques du poème ; la particularité de la prosodie, les allitérations musicales se déploient dans la poésie des mots. Les tonalités évoquent un chant monocorde, dans la langue russe où l’accent tonique est privilégié, se rattachent à des simulacres particuliers, des impressions lyriques que Venise seule peut évoquer.

Vivaldi, Monteverdi, Stradella… puis Mozart, Gluck ou encore Puccini ; ils furent nombreux à fouler la terre mélodieuse de la Sérénissime. C’est sans doute ce qui attire Stravinsky, pour qui Venise semble posséder une force mystérieuse. La panoplie de sons qu’offre la cité renchérit l’idée d’une musique évanescente, favorable à l’inspiration artistique, aux vibrations de l’âme. Des bals masqués où la musique, tourbillonnante jusqu’au vertige, emprisonne celui qui s’y soumet, aux sons hiératiques des cloches du campanile, Venise semble chercher entre ses courts silences les moments où l’esprit attentif pourrait s’y perdre.

Dans une lettre adressée à son frère en 1824, Pouchkine écrit : « L’opéra italien m’a rappelé le bon vieux temps et par Dieu, il a renouvelé mon âme. »

« Итальянская опера напомнили мне старину и ей-богу обновили мне душу »

Spectateur éloigné d’un terrain propice à la musicalité, Pouchkine en souligne le ravissement. Espace d’interaction musical par excellence, Stravinsky s’est aventuré à la découverte de cette ville. Il ne l’a plus quittée ensuite, choisissant la cité comme tombeau éternel pour y reposer. Ce n’est pas un hasard si la Sérénissime fut son dernier refuge ; la cité étant pour lui une matrice créatrice accompagnant ses espérances et ses succès.

 

Dessins de la Danse du sacrifice et extraits de la partition du Sacre parus dans le magazine Montjoie ! (juin 1913), © Valentine Gross-Hugo, collaboratrice de Njinski

 

Venise comme Muse personnifiée

 

« A Venise, les canaux sont noirs comme l’encre »

— Paul Morand

Lyrisme polysémique

 

Divinité urbanisée, Venise éblouit et provoque l’effarement des impressions.

La musique évanescente se renouvelle sans cesse, les sons perdurent comme des entités sonores ; le chant des gondoliers seul parvient à réfuter cette idée de silence que la ville évoque, par son exclusion du monde. Paradoxalement, la Sérénissime est à la fois isolée et submergée ; plus commerciale que toutes les autres citées, son écho n’en est que plus grand, comme démultiplié par l’amplitude de son territoire… jusqu’à une certaine limite.

Par son effervescence, Venise invoque un lyrisme qui englobe tous les êtres ; musiciens, poètes, artistes de scène. Son animation est nourrie par le mouvement des artistes qu’elle accueille en son sein ; la ville demeure un flux et un reflux de créativité.

Mais le lyrisme demeure aussi polysémique, il se rattache à la fois aux impressions sonores et poétiques… c’est là toute la perspective d’un univers Orphique — relatif à Orphée, symbole mythologique du poète et du musicien par excellence —. Cette relation dialogique suscite alors le sublime, qui caractérise Venise.

Pouchkine ne peut qu’effleurer cette impression. Stravinsky, même en y étant confronté, ne peut en saisir sa totalité : c’est inconsciemment qu’il établit les premières mesures du Sacre, qui feront paradoxalement partie de son propre mythe. Pouchkine ne construit pas sa postérité sur ce poème, mais il rêve silencieusement à un paradis terrestre évanescent, dont l’imaginaire le poursuivra sans qu’il ne s’explique.

L’idéalisation est fantasmée, la question se généralise ; les mots et la musique expriment-ils suffisamment la confrontation de l’artiste face à Venise ? Le lyrisme n’est plus seulement sonore, ni même poétique, il devient une caractéristique propre, englobante et hétérogène, de ce que peut représenter la cité lagunaire.

La confrontation n’en est pas moins intéressante dans la mesure où ces deux artistes venus de l’Est ont une toute autre approche de la ville ; Stravinsky, qui est né à Oranienbaum / Saint Pétersbourg, a pu y voir un rappel particulier dans la configuration de la lagune, évoquant peut-être une sœur jumelle latine de la Neva. Il fut un temps où Saint-Pétersbourg demeurait elle aussi la résidence des arts, où l’émerveillement architectural n’était pas non plus sans rappeler les prodigieux monuments de la Sérénissime… Double spirituel ou rivalité ? Pouchkine, originaire de Moscou, a lui aussi trouvé un idéal lointain, lorsque sa propre patrie essuyait l’échec d’une intégration plus européenne, plus mondialiste, entreprise par Pierre Le Grand puis Catherine II. L’Italie, devenant alors figure éphémère de magnificence et d’antagonisme pour les artistes russes du XIXème siècle, se personnifie un peu plus à travers la figure de Venise, que ceux-ci se plairont à idolâtrer… jusqu’à la folie.

[…] Pourtant le travail du mythe faisait peut-être de l’Italie le pays le plus dangereux pour la Russie. Le décalage entre l’Italie du rêve et de la tradition et l’Italie réelle et contemporaine était trop grand pour ne pas provoquer une profonde déception.

Ekaterina Dmitrieva, « Visions russes de l’Europe centrale occidentalistes et Slavophiles »,

La désillusion romantique aura épargné Pouchkine, qui ne fut pas, comme Konstantin Batiuchkov, confronté directement à une réalité décevante. Car c’est parfois ce que l’on risque lorsque l’accomplissement de ses propres rêves se produit, et c’est aussi l’un des dangers d’un mythe idéalisé.

 

Du sublime au dualisme

 

« Venise est le lieu des faux-semblants et de l’effacement entre fiction et réalité, où art et vie se confondent et s’entremêlent dans une constante interaction. […] Dans cette carnavalisation du lieu, la ville n’est pas présente concrètement, elle est seulement un élément intrinsèque de la poétique. »

Hélène Mélat, « Le rêve de complétude : l’image de l’Europe dans la prose postsoviétique »

Le terme de « carnavalisation » est intéressant : au fond, il ne s’applique réellement qu’à Venise. Evoquant la joie, le divertissement, mais aussi la décadence et l’illusion, on peut se demander dans quelle mesure Venise annihile les limites entre monde tangible et imaginaire. Ce dualisme constant fait aussi partie intégrante de son mythe, Venise ne cesse d’effrayer et d’attirer à la fois. Son aspect funeste — propice à la folie, à la chute — et euphorique — son allégresse —, lui confère un univers presque manichéen. Par ses masques, Venise entre dans le jeu de la subversion dans lequel elle s’efface et se soustrait au réel. Tout semble multiplié ; la cité invoque l’altérité. Tout est autre, tout est double. Entre passé et présent, mort symbolisée et renaissance, la ville fascine doublement. Cet aspect n’est pas sans rappeler la particularité du Sacre ; n’est-il pas à la fois antique et moderne, sacré et profane ? On se rappelle alors que Pouchkine a fondé sa postérité sur une réactualisation de l’antique par un génie contemporain.

Les deux artistes s’intègrent ainsi à l’illusion, opposant déjà la langue slave à la langue latine en créant une désorientation initiale. Venise, fausse amie, est capable d’exacerber l’inspiration mais aussi de perdre son propre inspirant ; la figure du gondolier évoqué dans le poème de Pouchkine n’est pas sans rappeler le nocher mythologique, conduisant les âmes sur le Styx jusqu’au Enfers. A Venise, le gondolier semble effectuer le trajet inverse, et les barcarolles accompagnent de façon céleste les âmes vers un Paradis inversé. Cette image symbolique s’accompagne aussi de la crainte que suscite son propre déclin ; un déluge liturgique, presque biblique, menace de l’anéantir. L’Acqua Alta, explique Louis-Jacques Rollet-Andriane dans son ouvrage Sauver Venise, « est le résultat du phénomène normal (ou quasi normal) de la marée survenant sur un niveau marin qui a subi une élévation anormale et exceptionnelle » ce phénomène rappelle les droits de la nature sur la cité lagunaire, et si le mythe romantique de la mort de Venise n’a cessé de fasciner, c’est aussi parce qu’elle pourrait disparaître de façon divine. Stravinsky se serait écrié, lorsqu’en 1966 les eaux ascendantes ont envahi une partie de son hôtel : « Le Déluge ! »

Le terme de « carnavalisation » est intéressant : au fond, il ne s’applique réellement qu’à Venise. Evoquant la joie, le divertissement, mais aussi la décadence et l’illusion, on peut se demander dans quelle mesure Venise annihile les limites entre monde tangible et imaginaire. Ce dualisme constant fait aussi partie intégrante de son mythe, Venise ne cesse d’effrayer et d’attirer à la fois. Son aspect funeste — propice à la folie, à la chute — et euphorique — son allégresse —, lui confère un univers presque manichéen. Par ses masques, Venise entre dans le jeu de la subversion dans lequel elle s’efface et se soustrait au réel. Tout semble multiplié ; la cité invoque l’altérité. Tout est autre, tout est double. Entre passé et présent, mort symbolisée et renaissance, la ville fascine doublement. Cet aspect n’est pas sans rappeler la particularité du Sacre ; n’est-il pas à la fois antique et moderne, sacré et profane ? On se rappelle alors que Pouchkine a fondé sa postérité sur une réactualisation de l’antique par un génie contemporain.

Les deux artistes s’intègrent ainsi à l’illusion, opposant déjà la langue slave à la langue latine en créant une désorientation initiale. Venise, fausse amie, est capable d’exacerber l’inspiration mais aussi de perdre son propre inspirant ; la figure du gondolier évoqué dans le poème de Pouchkine n’est pas sans rappeler le nocher mythologique, conduisant les âmes sur le Styx jusqu’au Enfers. A Venise, le gondolier semble effectuer le trajet inverse, et les barcarolles accompagnent de façon céleste les âmes vers un Paradis inversé. Cette image symbolique s’accompagne aussi de la crainte que suscite son propre déclin ; un déluge liturgique, presque biblique, menace de l’anéantir. L’Acqua Alta, explique Louis-Jacques Rollet-Andriane dans son ouvrage Sauver Venise, « est le résultat du phénomène normal (ou quasi normal) de la marée survenant sur un niveau marin qui a subi une élévation anormale et exceptionnelle » ce phénomène rappelle les droits de la nature sur la cité lagunaire, et si le mythe romantique de la mort de Venise n’a cessé de fasciner, c’est aussi parce qu’elle pourrait disparaître de façon divine. Stravinsky se serait écrié, lorsqu’en 1966 les eaux ascendantes ont envahi une partie de son hôtel : « Le Déluge ! »

The Flood est né : ce sera aussi une des compositions musicales de Stravinsky.

Cliché d’Igor Stravinsky à Venise en 1925 © BnF/Gallica
Distorsions fantasmagoriques

 

Le rêve peut alors laisser place au cauchemar, ou à la tragédie. On se souvient des destins funestes de Pompéi, ou d’Herculanum, détruites par le Vésuve. L’image de ces villes mythiques plaît à Pouchkine, qui rappelle dans Le Gondolier en faisant écho à un poème épique italien, cet aspect antique et sublime propre au romantisme. La menace de son engloutissement pourrait ainsi constituer une résurgence du mythe, à l’image des cités romaines ou de la légendaire Atlantide.

Venise est propice à ces distorsions, qu’elle construit. Sa propre identité n’est que simulacre, par rapport aux autres villes européennes. Les monuments eux-mêmes évoquent le vertige, à la fois une symétrie parfaite et colossale, et une structure spatiale disproportionnée. Comme déposés sur cette surface instable, flottante, ils provoquent l’altération des impressions.

La cité est affaire de perception ; la vue et l’ouïe jouent principalement un rôle dans ses impressions. L’âme de l’artiste est éprouvée, peu désorientée malgré l’assemblage géométriques des formes qu’évoque l’architecture de la ville ; loin de la toundra russe, désertique et dépourvue d’horizon, Venise est néanmoins propice à l’effondrement. Ces fantasmes l’ont fait naître, et ses distorsions presque surréalistes la transpose dans une autre dimension. Ces premières impressions ont pu inconsciemment influencer Stravinsky, désireux de se détacher d’un classicisme de forme. Les premières mesures du Sacre, vertigineuses, puis saccadées, forment un ensemble débridé, un chaos ordonné qui n’est pas sans rappeler l’association de sonorités propre à la ville de Venise.

En ce qui concerne Pouchkine, la perception se produit au cœur de son propre imaginaire.

« Le Vénitien littéraire russe du XIXe siècle est né d’un contact empirique avec la cité de l’eau. La Venise des premières décennies est une idée et une image pure, un rêve exprimé à travers le mot poétique, pour certains – irréalisables, pour d’autres – avec l’espoir de sa réalisation. […] (mais) il n’y a pas de références empiriques dans les paysages vénitiens de Pouchkine. Il veut aussi voir l’Italie et Venise, donc il essaie de toucher tout cela à distance, en exprimant poétiquement ses aspirations. »

« Русская литературная венециана XIX века рождалась вне эмпирического соприкосновения с водным городом. Венеция первых десятилетий – это чистая идея, чистый образ, выраженная в поэтическом слове мечта, для одних – нереализуемая, для других – с надеждой на осуществление. […] Не имеют эмпирической привязки и венецианские пейзажи Пушкина. Он так же мечтает увидеть Италию и Венецию, так же пытается осязать все это на расстоянии, поэтически выразив свои устремления. »

L’inspiration est sa seule source de compte-rendu, lors de cette confrontation imaginaire avec la ville de Venise. La cité est pour lui un simulacre dont il n’effleure l’essence qu’à l’aide des mots.

Les deux auteurs se rejoignent dans l’idée d’une Venise inspiratrice, Muse par excellence dans une perspective artistique. Pour le poète comme pour le musicien, pour celui qui la côtoie ou celui qui la rêve, Venise catalyse les sens et les sentiments. Sur la sépulture de Diaghilev, enterré comme Stravinsky sur l’île San Michele, on peut lire l’épitaphe suivante : « Venise, inspiratrice éternelle de nos apaisements. »

« Венециа постоянная вдохновительннца наших успокоеннй »

Et c’est probablement de cette façon qu’elle constitue son propre mythe.

 

Conclusion

La fascination qu’évoque Venise tient à l’aspect chimérique qu’elle entretient avec sa propre légende. En actualisant ses illusions, la citée lagunaire estompe les frontières entre réel et imaginaire, entre mythe et réalité. Elle est un lieu de délices, propice à l’inspiration ; par la seule source de son génie, de son exotisme et de sa singularité, Venise a forgé son propre attrait. Embellie par la main des hommes, mais aussi par leurs vocations respectives, la Sérénissime a su les récompenser en leur insufflant cette aspiration éternelle, ce désir de s’élever au-delà du commun des mortels. Isolée du reste du monde et comme entourée par les muses, elle est devenue Muse elle-même et de là s’est élevé la rhapsodie urbaine et créatrice qui la caractérise.

Cette particularité n’est pourtant pas sans dualisme, sans contradictions ; la force des éléments naturels menaçant parfois son équilibre rappelle à l’Homme que Venise est aussi fragile, et susceptible de disparaître. Mais paradoxalement, c’est en symbolisant sa propre mort que Venise semble insuffler la vie… Poètes et musiciens s’y sont vus naître une seconde fois, et ont imaginé pouvoir y demeurer éternellement. L’expressivité d’un langage doublement artistique, à la fois littéraire et musical, n’a pu trouver un consensus qu’à travers une ville réconciliant tous les arts.

Pouchkine, pour qui Venise restera hors de portée, s’est construit l’image d’une cité idéale, dans laquelle ses envolées lyriques pouvaient atteindre leur paroxysme. Dans un duel psychique, il s’est imaginé ce que pouvait représenter cette chimère, si semblable et si différente à la fois à ses territoires de l’Est. Peut-être pouvait-il réellement entendre ses chants, malgré l’étendue des territoires qui le séparait d’elle.

Stravinsky quant à lui, décéde à New York en 1971. Mais il exécute son dernier voyage à Venise en voguant une ultime fois sur la lagune lors de ses impressionnantes funérailles ; quel paradis plus idéal que celui qui, fidèlement, l’accueillit plusieurs fois en son sein de son vivant ?

C’est aussi ce qui caractérise la ville de Venise, cette capacité à rappeler auprès d’elle ceux que l’inspiration guide, comme un pacte que l’artiste signerait non pas avec son sang… mais en lettres d’or. La Sérénissime est aussi un apparat solennel et une majestuosité auprès desquels peu de cités peuvent rivaliser. Légende dans une légende, elle s’élève démesurément vers le sublime au fil des siècles.

Telle une Atlantide inversée, Venise semble ainsi se soustraire à sa propre mort, à cette idée de déclin qui la hante ; elle ne cesse de croître pour aspirer avant tout à la vie.


En annexe : Le Gondolier de Pouchkine, et sa traduction française (NB : la traduction étant personnelle, j’ai essayé de retranscrire au mieux)

Близ мест, где царствует Венеция златая,
Один, ночной гребец, гондолой управляя,
При свете Веспера по взморию плывет,
Ринальда, Годфреда, Эрминию поет.
Он любит песнь свою, поет он для забавы,
Без дальных умыслов; не ведает ни славы,
Ни страха, ни надежд, и, тихой музы полн,
Умеет услаждать свой путь над бездной волн.
На море жизненном, где бури так жестоко
Преследуют во мгле мой парус одинокой,
Как он, без отзыва утешно я пою
И тайные стихи обдумывать люблю.

 

Près des lieux où règne Venise recouverte d’or,
Le solitaire nocher de nuit conduit sa gondole
Il vogue sur la lagune, éclairé par Vesper
Et chante Godefroi, Herminie ou Renaud.
Il aime son propre chant, il chante par plaisir,
Sans arrière-pensée, sans rechercher la gloire,
Sans peur ni espérance ; la muse sereine
Enchante son chemin sur l’abîme des flots.
Sur les eaux de la vie où la tempête est si cruelle
Et dans la brume que poursuit ma voile solitaire,
Comme lui, sans écho, je chante par plaisir
Et j’aime méditer sur le secret de mes chants.


Bibliographie

  • POUCHKINE Alexandre, Le Gondolier, 1827
  • STRAVINSKY Igor, Le Sacre du Printemps, 1913

Cités :

  • BLAGO D., BONDI S.M., VINOGRADOV V., OKSMAN G., Alexandre Pouchkine ; Œuvres complètes en dix volumes [en ligne], Editions d’Etat de la Fiction [consulté le 15 Février 2018], 1959-1962
  • DMITRIEVA Ekaterina « Visions russes de l’Europe centrale occidentalistes et Slavophiles », Revue germanique internationale [en ligne] 1 | 1994, 61-82, [consulté le 18 Février 2018] disponible sur : http://journals.openedition.org/rgi/426
  • MEDNIS N. E., Venise dans la littérature russe, 1999 [en ligne] disponible sur : http://kniga.websib.ru/text.htm?book=19&chap=20
  • MELAT Hélène « Le rêve de complétude : l’image de l’Europe dans la prose postsoviétique », colloque La Russie et l’Europe : autres et semblables, Université Paris Sorbonne – Paris IV, 10-12 mai 2007 [en ligne], Lyon, ENS LSH, mis en ligne le 26 novembre 2008 [consulté le 18 Février 2018]. URL : http://institut-est-ouest.ens-lsh.fr/spip.php?article131
  • POUCHKINE Alexandre, Eugène Oneguine, 1821-1831
  • POUCHKINE Alexandre, Mozart et Salieri, 1830
  • ROLLET-ANDRIANE Louis-Jacques, CONIL-LACOSTE Michel, Sauver Venise [en ligne], Paris : Editions Robert Laffont, 1971 [consulté le 17 Février 2018] disponible sur : http://unesdoc.unesco.org/images/0009/000920/092069fo.pdf

Opéras :

  • RIMSKI-KORSAKOV Nikolai, Mozart et Salieri, 1897
  • STRAVINSKY Igor, La carrière d’un Libertin, 1951
  • STRAVINSKY Igor, Le Déluge, 1962

Sources audiovisuelles :

  • SCOTT Michael, La Face cachée de Venise, Science Grand Format, 2017. Format : 51 ‘ – Réalisation : Harvey Lilley – Production : BBC Studios

 

Une réponse à “Vertige lyrique et musical à Venise”

  1. Ton article était tellement. complet ! J’ai adoré percevoir Venise à travers Pouchkine et Stravinsky que je connais peu, mais que du coup tu m’as donné envie de découvrir.
    C’était un superbe essai ! 🙏

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