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Le cauchemar littéraire

Etat clinique du cauchemar

Oscillant entre le réel et le fantasme, entre le rêve et la réalité, le cauchemar menace la parcelle de raison défaillante de l’esprit et remet en cause notre rapport à l’existence, au monde tangible. Obligeant son sujet à assister à l’étrange, il possède une force mystérieuse qui entraîne sa proie vers un territoire instable, où se mêlent conscience et inconscience. Quel est-il ? Un présupposé tout d’abord ; le cauchemar serait un rêve d’aspect effrayant, presque traumatisant pour le rêveur, et laissant une impression assez puissante pour en perturber ses sens. Intervenant lors du sommeil, il accentue les mécanismes psychiques pour fabriquer des images, parfois pour déformer la réalité consciente du monde éveillé. Lorsque ces déformations entravent l’esprit, causant tour à tour une perte de repères et un effroi qui perdure au terme du sommeil, le songe est alors désigné comme « mauvais rêve » ; cette qualification négative souligne les tourments qu’il suscite par son impression désagréable.
Dans la Grèce Antique, les Oneiroi personnifiaient les songes. Ces divinités étaient souvent apparentées aux plus grandes puissances obscures. Par ce terme d’« obscur » pris à son sens littéral, c’est-à-dire un adjectif dénotant l’absence de lumière, nous entendons des puissances concentrées exclusivement dans un univers sombre, pratiquement originel. Hésiode, dans sa Théogonie, en fait dès lors les fils de Nyx, la Nuit. Pour Ovide, qui les fait intervenir dans ses Métamorphoses, les Oneiroi seraient plutôt les fils d’Hypnos, incarnation du Sommeil. D’après Homère, leur refuge se situerait au plus profond des Enfers, ce qui achèverait de consolider l’opposition des ténèbres face à la lumière et, de manière plus contemporaine, cet aspect manichéen qui rejette ainsi l’onirisme dans un domaine plus occulte.
Selon le naturaliste Allemand Gotthilf Heinrich von Schubert, le Nachtseite, terme initialement utilisé afin de décrire les deux phases concomitantes des planètes successivement exposées à la lumière ou à l’obscurité, serait tout aussi applicable à l’Homme, en tant que celui-ci serait à la fois éclairé par sa raison et l’absence de celle-ci. La plupart des phénomènes de l’inconscience, dépourvus de raison, se verraient ainsi référés au côté nocturne de l’âme ; tel est le cas du rêve, et particulièrement du cauchemar.
Émergeant ainsi d’un espace privilégiant l’obscurité, les Oneiroi — donc les songes — sont retranchés dans une catégorie nébuleuse, susceptible de creuser l’antagonisme. Tributaire de la nuit, espace d’obscurité par excellence où l’Homme se retranche vers un état originel, le rêve est aussi redouté par son aspect instable et irrationnel.
Sigmund Freud, dans son Interprétation des rêves, ne dissocie pas le rêve du cauchemar ; il confère seulement à celui-ci un aspect divergent, lié à l’angoisse et au désir refoulé du rêveur. C’est Ernest Jones, biographe de Freud, qui s’interroge plus en détail sur l’aspect oppressif du cauchemar tel qu’il est vécu. Gaston Bachelard quant à lui considère l’onirisme comme l’aspect le plus pur de l’imaginaire ; en s’alliant à la rationalité de l’homme, celui-ci permettrait d’invoquer une puissante force de créativité pour développer ses propres perceptions. Qu’en est-il alors lorsque le mauvais rêve entre en jeu ? L’esprit est rempli de chimères plus ou moins tortueuses, dans lesquelles les écrivains puisent ; le cauchemar, par son aspect terrifiant et incontrôlable, peut dès lors constituer un support immatériel dans lequel l’écrivain s’appuie pour mettre en scène ses propres terreurs.

Un épouvantable contexte ?

Le XIXème siècle parait ainsi fertile à l’imagination des auteurs névrosés ; au spectre de la Terreur succède une longue période de bouleversements politiques et sociaux ; l’industrialisation s’accroît en France, de même que la déchristianisation, à travers le progrès controversé et la prédominance des valeurs bourgeoises. En Irlande, la hantise des persécutions politiques et religieuses implante un conservatisme de rigueur, qui accompagne la vogue du roman noir et du mysticisme. Aux Etats-Unis, les Pères Fondateurs redoutent une vague anarchiste, dans un contexte d’après-guerre où la république se reconstruit progressivement. Le monde entier demeure ainsi sujet aux angoisses sociales, aux doutes, et le XIXème siècle voit émerger des notions congruentes ; le spiritisme, en réaction au machinisme, prolonge un contact avec le monde occulte dont on tend à percer les secrets. La métaphysique quant à elle favorise l’extrapolation des théories sur l’inconscient ; dans un siècle de progrès médical, où les travaux sur l’hypnose et la psychiatrie suscitent un réel intérêt et permettent une évolution des représentations mentales, l’Homme se tourne en somme vers un idéal collectif qui le pousse à s’interroger sur la question de l’immatériel. Le cauchemar demeure ainsi un aspect privilégié aux chimères de l’esprit, à la fécondité d’une littérature particulière qui trouve son essor tout au long du siècle. L’attrait morbide qu’il suscite, en passant de l’esprit à la plume et de la plume au papier, trouve son essor dans les arts ; le cauchemar devient peu à peu propice aux exaltations littéraires et picturales.

Une littérature cauchemardesque ?

Peut-on parler d’une littérature du cauchemar ? Comment s’établit cette esthétique ? Le cauchemar, par son aspect terrifiant et son absence de logique, serait retranché dans une catégorie antagoniste, une antithèse du sublime qui privilégierait davantage un caractère logique, harmonieux et agréable du sujet. La notion de sublime en tant que plus haute distinction du Beau suscite l’attrait des cénacles littéraires et artistiques du XIXème siècle ; de nouvelles formes d’art émergent accentuant ainsi une dimension culturelle éminente. L’association artistique d’une littérature morbide et d’un avènement du sublime a pu engendrer une éclosion particulière, et c’est ainsi que ce sont liées ces notions, qui se sont entremêlées dans une fusion oxymorique.

Le cauchemar comme expansion du Moi opprimé par une domination extérieure – peut-être moins imaginée que l’on pourrait croire – s’infléchit en réalité vers une création féconde, recherchée, qui substitue la peur à l’ironie. Kaléidoscope d’images inquiétantes, superposition de figures difformes dans un univers instable, il n’est pas seulement une ombre planant au-dessus du sommeil, mais favorise finalement l’écriture par cette particularité d’être si proche de la folie ou des délires de l’opium.

Pourtant, au-delà de sa dimension créatrice, il personnifie la peur elle-même, et apparaît à l’écrit comme représentation imagée d’une humanité déclinante, aux allures monstrueuses qui étonnent ou répugnent. Le cauchemar – pictural, ou littéraire – est une retranscription inconsciente d’un phénomène conscient, qui touche l’Homme dans toute la démesure de son impuissance ; ainsi demeure-t-il sublime.

Les auteurs le mettant en scène ont la particularité de figurer le monde tel qu’ils l’appréhendent, ils s’emploient à dissocier cette part maléfique du Moi inconscient pour l’orienter vers une poétique – certes morbide – mais irrésistiblement fascinante.
L’effet conjuratoire de l’Art permet d’éclairer les ténèbres, à défaut de les annihiler totalement ; car c’est en retranscrivant les obsessions les plus intenses que l’Art les exorcise.

Ne serait-ce donc pas plutôt cet effrayant réel, qui hanterait les songes ?

H. Fussli, The Nightmare. Oil on canvas, 101.6 × 127 cm. Detroit Institute of Arts

Ces auteurs en ont parlé

Bon nombre d’auteurs ce sont essayé au cauchemar littéraire tout au long du XIXème et XXème siècle, ma petite synthèse n’est pas exhaustive (vous pouvez suggérer les vôtres en commentaire) mais je vous propose quelques idées, quelques noms pour vous accompagner dans ce monde d’onirisme noir.

Charles Robert Maturin a évoqué le cauchemar sous sa forme la plus effrayante, son récit Melmoth est un exemple typique, de par sa forme labyrinthique et son écriture de la démesure. Fatal Revenge ou La Famille Di Montorio constitue également un exemple du genre, mêlant les thématiques gothiques aux complots familiaux. Le Comte de Lautréamont en a fait sa principale source poétique : Les Chants de Maldoror sont un exemple-type de cette thématique, plus symboliste que romantique. On s’éloigne d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, qui joue sur une certaine subtilité pour amener le lecteur à ses propres conclusions : dans ces Contes cruels, la thématique n’est que suggérée, alimentée par l’oeuvre d’Edgar Allan Poe lui-même, et ses Nouvelles histoires extraordinaires. Gravitant autour de lui, Jean Lorrain le décadent, appréhendant le cauchemar comme artifice créatif : son recueil de nouvelles Histoires de masques constitue un élément clé de cette thématique. Évoquons bien entendu Charles Nodier, le rêveur littéraire par excellence, adepte de l’onirisme qu’il étudiera tout au long de sa vie. Ses contes et surtout son Infernalia confirment cette passion du romancier. Dans le même registre, on ne présente plus E. T. A. Hoffman père du fantastique-romantique Allemand et gardien des songes mystiques. On retiendra les Contes nocturnes et Les Elixirs du Diable qui constituent l’ambiguïté, dite Inquiétante étrangeté, par excellence. Gérard de Nerval n’est pas en reste, notamment avec Aurélia pur songe littéraire annonçant son suicide, ainsi que Pandora. Citons encore Ambrose Bierce qui nous glace d’effroi avec Ce qui se passa sur le pont d’Owl Creek, William Wilkie Collins qui en plus d’être un de mes chouchous demeure un représentant parfait de l’altération de l’esprit. La russie de l’onirisme abject se voit également représentée par Ivan Tourgueniev et son Rêve, Andreïv Ivanov et son récit Tête de chien ainsi que Leonid Andreïev et son Rire rouge, qui donne naissance à un cauchemar plus vivant, plus palpable. Retenons également Fritz Leiber ou Robert E. Howard ainsi que, bien sûr, le Horla de Maupassant, chef d’oeuvre du genre, au même titre qu’Howard Phillips Lovecraft, qui a construit sa postérité sur cette thématique cauchemardesque notamment avec son Cycle du rêve dans lequel se trouvent des nouvelles comme Celephais ou l’excellent Polaris.


Références

BACHELARD, Gaston, Poétique de la rêverie (1960), Paris, Ed. Les Presses universitaires de France, Coll. bibliothèque de philosophie contemporaine, 4e édition, 1968

FREUD, Sigmund, Interprétation des rêves, [Die Traumdeutung, 1899], traduction de l’Allemand par Hélène Legros, Paris, Ed. Gallimard, 1925

HESIODE, La Théogonie, [Θεογονία / Theogonía], Trad. par Leconte de Lisle, Paris, Ed. Lemerre, 1869

OVIDE, « Les Métamorphoses », [Metamorphōseōn librī], In OEuvres complètes, Paris, Trad. anonyme, Ed. Firmin-Didot, 1850.


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