Littérature Patrimoine

Notre-Dame de Paris : histoire brève de l’oeuvre de Victor Hugo



Et l’on dit que c’est l’âme de Paris qui s’enflamme 
Quand sonnent les cloches de Notre-Dame


L’émotion est encore intense pour la France entière, en ce 16 avril 2019. Qui aurait pu imaginer un tel désastre, un enfer sur Terre. Qui aurait pu imaginer Notre-Dame en proie aux flammes d’un incendie dévastateur ? Dans la fiction, l’image des flammes dévorant la charpente est parfois si forte que la réalité ne peut être plus saisissante. Et pourtant, le spectacle de cette beauté millénaire s’effondrant sur elle-même fut, hier soir, pire que toutes les représentations infernales trahissant sa vulnérabilité.

J’ai eu envie de partager un travail que j’avais conçu lors de ma troisième année de licence, où nous devions choisir une oeuvre pour retracer son parcours littéraire et éditorial. J’ai bien entendu choisi l’un de mes romans classiques préférés, qui traitait de mon monument préféré : Notre-Dame de Paris. Je voue une admiration sans faille à cette cathédrale, qui a baigné mon enfance de rêve et d’admiration absolue. Ma première visite à Paris lui a été consacrée : un rêve de gosse donc, un moment solennel, ma main a parcouru la pierre froide et millénaire, mon regard s’est élevé haut, très haut, embrassant les alentours, considérant les chefs d’oeuvre des siècles, l’embellissement du temps par la main de l’Homme. Ce sentiment-là – sentiment de petitesse face à l’immensité du temps – est ce pourquoi j’aime l’Art plus que tout. L’architecture parle au nom de l’Homme, elle est représentative de cette présence éphémère sur Terre. Elle mêle l’éthique à l’esthétique, et renvoie l’être à toute cette poéticité dont il est capable, et à laquelle il se dévoue corps et âme. C’est pour cela que la destruction d’un édifice le brise, c’est perdre une partie de soi, de son histoire et de son âme en même temps.

J’ai écrit cette petite synthèse dans l’espoir de faire honneur à Victor Hugo, écrivain que j’admire énormément, dans la mesure où ses œuvres parlent à des générations entières, nous en avons la preuve aujourd’hui. J’ai pris la liberté de modifier quelques passages de mon travail de base, qui prennent bien plus de dimension aujourd’hui… J’espère que mon travail vous parlera également, et que vous en apprendrez un peu plus sur cette oeuvre magistrale, Notre-Dame de Paris, qui a contribué à sauver ce monument sempiternel.


Introduction

Il faut se représenter Victor Hugo, seul, au milieu de la cathédrale de Notre-Dame. L’écrivain réfléchit, il cogite. Son cœur saigne, un peu comme le nôtre, aujourd’hui. Son regard s’arrête sur un mot, inscrit sur le mur :

« ANANKE »


Le terme veut dire « fatalité ».
La fatalité du temps, des hommes. La fatalité, qui s’abat sur l’Histoire, entraînant avec elle des siècles d’admiration, de convictions, d’adoration.
V. Hugo prend une décision radicale : Notre-Dame de Paris, chef d’œuvre du romantisme du XIXème siècle, vient de naître dans son esprit.

Monument de la littérature française, l’œuvre engage à la réflexion ; réflexion sur le patrimoine architectural, réflexion sur l’Histoire, sur la fiction aussi, et sur la sauvegarde de l’Homme et de son accomplissement au fil des siècles.
La terreur iconoclaste, ancrée dans l’âme des romantiques, donne lieu à une diversité littéraire dans laquelle la préservation du patrimoine français et l’intérêt culturel pour l’héritage médiéval sont revendiqués. La parole intemporelle de l’écrivain s’allie à la volonté de préserver le lien social, historique et philosophique ; tel a été le but de Victor Hugo lors de l’écriture de son œuvre.


Genèse de l’élaboration

« C’est une chose affligeante de voir en quelles mains l’architecture du moyen âge est tombée et de quelle façon les gâcheurs de plâtre d’à présent traitent la ruine de ce grand art »

Note de 1832 ajoutée à l’édition définitive

En 1825, Victor Hugo déplore la dégradation des monuments français. Il multiplie les tentatives d’appel à la conservation de ceux-ci et se place déjà en restaurateur ; il tend à en préserver la richesse patrimoniale des édifices abandonnés.
L’inscription « ANANKE » est effacée peu de temps après que V. Hugo l’ait constatée, vraisemblablement grattée par les architectes de l’époque, peu soucieux de conserver les traces d’une époque révolue.
L’écrivain regrette cette destruction, il accélère l’écriture de son roman : ce serait à la fois un drame, une épopée historique d’un genre nouveau et un message patrimonial, dans lequel serait ressuscité le Paris du XVème siècle.
Il entreprend une reconstitution médiévale intégrale, dans laquelle les personnages du roman interagissent sous le poids de cette sentence ; fatalité – véritable leitmotiv de son œuvre.

L’homme qui a écrit ce mot sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siècles, du milieu des générations, le mot s’est à son tour effacé du mur de l’église, l’église elle-même s’effacera bientôt peut-être de la terre. C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre.

Préface de Notre-Dame de Paris, 1831

L’auteur s’interroge ; si les époques sont révolues, sont-elles inévitablement vouées à voir leurs monuments disparaître de la surface de la Terre ? Le cas de la cathédrale millénaire ne déroge pas à cette interrogation, qui hantera Victor Hugo durant de longues années de combat contre ces « démolisseurs » auquel il adressera une lettre dans la Revue des Deux Mondes en 1832.

Plus qu’un écrivain, Victor Hugo se présente comme un historien, conservateur d’une histoire qui s’effondre symboliquement dans la détérioration de ses monuments.
Faire revivre le Paris médiéval ; oui. Mais en s’inspirant également des œuvres de fiction modernes, des romans en vogue à l’époque, notamment ceux de Walter Scott. L’ère romantique prolonge la veine fantastique de l’Angleterre du siècle précédent, des écrivains comme Charles Robert Maturin ou Matthew Gregory Lewis inspirent également l’auteur français dans sa représentation gothique. Le mélange est succulent, propice aux thématiques de l’œuvre ; cette fatalité purement romantique, cet aspect manichéen et cette dualité qui écartèle les personnages du roman, tout un semble cohérent donnant une âme et une dimension tragique à l’œuvre.

J’ai écrit les trois ou quatre premières pages de Notre-Dame de Paris le 25 juillet 1830, la Révolution de juillet m’interrompit. Puis ma chère petite Adèle vint au monde (qu’elle soit bénie !) et je me remis à écrire Notre-Dame de Paris le 1er septembre et l’ouvrage fut terminé le 15 janvier 1831. »
– Première page de manuscrit de Notre-Dame de Paris, BNF

Rappelons par ailleurs l’histoire du roman, qui demeure assez différente ses adaptations : Pierre Gringoire, poète français du XVème siècle, se rend à Paris pour faire jouer sa pièce de théâtre. Les péripéties de Gringoire amène le lecteur a rencontrer des personnages que nous connaissons déjà au moins de nom ; Quasimodo, sonneur de cloches bossu à la botte du cruel archidiacre Claude Frollo, la Esméralda, jeune bohémienne naïve, amoureuse de l’impétueux et arrogant Phoébus de Châteaupers, ainsi que toute la communauté du Paris médiéval, que V. Hugo prend soin de ressusciter : langage, société, fêtes, cité… L’auteur nous fait voyager dans le temps, il redonne naissance à l’Histoire, dans laquelle gravite tous ces personnages mêlés à une fiction qui prendra des allures tragiques…

Je vous laisse découvrir le roman sans en dire plus, car si la lecture est longue, la lecture est pure, essentielle, et quelque peu différente des représentations que l’on se fait par le biais de certaines reprises modernes.

Le manuscrit original de Notre-Dame de Paris – conservé aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale de France – nous indique le temps d’élaboration de l’œuvre : six mois à peine, sur lesquels nous reviendrons.
Du 25 juillet 1830 au 15 janvier 1831, l’auteur écrit son roman au terme de trois années de recherches, de documentations et de travail monumental. Soigneux dans son élaboration, Victor Hugo a l’habitude d’écrire sur de grandes feuilles en format 35×25 cm, en concentrant son écriture sur la droite pour laisser une marge à gauche qui devait servir aux annotations. Il ajoute peu de corrections au texte, cependant, mais se permet d’insérer une note à l’édition définitive d’octobre 1832. Il précise dans celle-ci l’ajout de trois chapitres inédits, qui se situent au milieu di roman : le premier au livre IV, et les deux autres au livre V.

À l’époque où Notre-Dame de Paris s’imprimait pour la première fois, le dossier qui contenait ces trois chapitres s’égara.

Note ajoutée à l’édition définitive, 1832

V. Hugo ajoute cette note afin de prévenir le lecteur de leur matière inédite, en insistant sur le fait qu’ils n’étaient pas considérés comme nouveaux, et n’entravaient surtout en rien la compréhension du roman. C’est ainsi que les chapitres ; « Impopularité », « Abbas beati Martini » et « Ceci tuera cela » ne figurent pas dans la première édition publiée chez Gosselin, mais sont ajoutés ensuite de sorte à compléter l’œuvre.

Conception de l’oeuvre

Le siècle des éditeurs

Au triomphe du livre succède celui de l’éditeur.

Lectures et lecteurs au XIXe siècle, bulletin des bibliothèques de France (BBF), 1986

Le XIXème siècle constitue un bond en avant dans l’industrie du livre. L’essor culturel et intellectuel qui s’opère durant cette période s’aligne également sur l’apparition de nouvelles techniques d’imprimerie. La production s’amplifie considérablement, et permet de surcroît de voir l’édition évoluer. Au moment où V. Hugo rédige Notre-Dame de Paris, le taux d’alphabétisation n’est pas encore aussi élevé qu’à la fin du siècle ; la moitié des individus ne savent pas encore lire. A cette évolution s’ajoute une révolution des techniques, notamment littéraires et textuelles, qui permettent de voir la typographie se transformer ; cette mutation du texte est notamment visible dans notre œuvre.
Par ailleurs, c’est durant cette période que les grandes maisons d’édition se développent. La plupart s’établissent dans des quartiers reconnus – le Quartier latin, par exemple – et s’emploient souvent dans une activité familiale en misant sur un véritable réseau professionnel pour augmenter leur popularité. Les maisons d’édition deviennent vite concurrentes. Deux d’entre elles retiendront notre attention, dans la mesure où elles constituent le point central de la publication de Notre-Dame de Paris.

Contexte de publication

Page de titre de Notre-Dame de Paris aux éditions Gosselin, 1831.
La Esméralda donnant à boire au bossu Quasimodo – Livre I.

Il y eut, pour les romantiques, deux grandes maisons d’édition dans la première moitié du siècle. Charles Gosselin fut le fondateur de l’une d’elles ; il fonda en 1822 La Maison Charles Gosselin, libraire dans le Quartier latin. Il fit fortune avec les publications de Lamartine qui s’écoulèrent en 15 000 exemplaires, et avait déjà entrepris de rééditer Walter Scott avec l’ajout de quelques vignettes.
En 1825, Victor Hugo devint l’un de ses clients, suivant de peu Balzac ; il publie notamment Les Orientales, ainsi que Le dernier jour d’un condamné en 1829.
C’est en 1828 que C. Gosselin sollicite V. Hugo ; soucieux de se référer à la mode des romans historiques de l’époque, Gosselin lui suggère d’écrire un roman qui se situe donc dans la même lignée que ceux de Walter Scott. V. Hugo, vivement intéressé, accepte et s’engage à déposer ce roman en avril 1829.
Côté affaire, le roman terminé doit lui rapporter quatre mille francs, auxquels s’ajoute un franc pour chaque exemplaire vendu. Cependant, V. Hugo ne respecte pas les termes du contrat ; il prend du retard et encoure le risque de devoir verser à C. Gosselin des indemnités de retard et menacé d’un procès, V. Hugo accélère ses recherches et tente d’avancer sur son œuvre en multipliant les investigations.
Ainsi, il se met concrètement à l’écriture de Notre-Dame de Paris en été 1830.
Mais un second problème, de taille, vient bouleverser ses projets : la Révolution de juillet éclate.
Dans l’empressement qui l’oblige à se mettre à l’abri avec sa famille, il égare quelques notes, ce qui prolonge davantage le délai de rédaction.

Les trois mystérieux chapitres

Voici donc maintenant son œuvre entière, telle qu’il l’a rêvée, telle qu’il l’a faite, bonne ou mauvaise, durable ou fragile, mais telle qu’il la veut.

Note ajoutée à l’édition définitive, 1832

Comme nous l’avons souligné précédemment, trois chapitres de l’œuvre ne figuraient pas dans la première édition, chez C. Gosselin. V. Hugo lui-même ajoute cette note dans l’édition définitive, en déclarant que les chapitres furent perdus – il est possible que ce soit durant cette période d’été 1830 –.
Impopularité, Abbas beati martini et Ceci tuera cela ne s’imprimèrent qu’ultérieurement, mais une autre version subsiste concernant l’absence de ces chapitres : au vu du retard de l’écrivain, C. Gosselin choisit délibérément de supprimer ces trois parties de l’œuvre. Ce fut également une question de coût, car C. Gosselin était réputé pour être dur en affaire et doté d’un caractère plutôt difficile.
À l’insu de V. Hugo, l’éditeur imprime le roman sans ces chapitres, ce qui lui vaut un procès de la part de l’auteur et le départ de celui-ci chez un autre éditeur, un éditeur très en vogue au milieu du siècle, d’ailleurs…

La collaboration avec Eugène Renduel

« Redis-nous cette guerre,
Les livres faits naguère
Selon le rituel
De Renduel ! »

Aube romantique, Théodore de Banville, 1866

Eugène Renduel, éditeur phare des romantiques.
Il s’installe à Paris en 1819, et travaille à la librairie Touquet, puis à celle de Hautecoeur au sein d’une une affaire familiale qui ne parvint pas à le satisfaire ; les pratiques peu loyales de sa maison le pousse à la quitter, et c’est ainsi qu’il ouvre sa propre librairie en 1828, dans la rue des grands Augustins.
Renduel est méticuleux : il s’entoure d’illustres dessinateurs, concepteurs et illustrateurs pour donner au public des livres particulièrement luxueux. Il ne lésine pas non plus sur l’impression de nombreux tirages : Renduel récupère donc intelligemment les auteurs de tout Paris.

L’éditeur, fidèle de Nodier, de Sainte-Beuve, de Musset ou encore de Gautier, collabore avec V. Hugo et entreprend de rééditer certains romans de l’auteur. C’est ainsi qu’en 1832, Notre-Dame de Paris est récupéré et édité en trois volume in-8e. La popularité de Victor Hugo, et son sens aigu des affaires ont eu raison du reste, mais l’extravagance de l’auteur mit fin à leur collaboration, quelques temps après.

Postérité éditoriale

Une réédition sera disponible chez un autre éditeur très connu à l’époque ; Pierre Jules Hetzel. Exilé en Belgique depuis 1799, il est notamment connu pour avoir édité George Sand, ainsi que – plus tard – les romans de Jules Verne. P. J. Hetzel réédite Notre-Dame de Paris en deux volumes en 1853, puis l’œuvre subira une réimpression en 1855 et en 1857.
Plusieurs rééditions paraîtront ensuite, notamment chez Hugues en 1882, en format in-4e et in-8e, puis chez Albin Michel en 1904. Récemment, l’édition des Saints Pères a publié une version luxueuse du manuscrit original en deux volumes.
Le point commun à toutes ces éditions, depuis la première chez Gosselin jusqu’à la plus récente ci-dessus est sans conteste l’attrait particulier des concepteurs pour l’esthétique de l’œuvre.


Esthétique de l’oeuvre

Gravure de la façade de Notre-Dame de Paris
– Edition des Saints Pères

Chronologie des illustrateurs

C’est tout d’abord à Tony Johannot que les romantiques doivent l’illustration de leurs œuvres ; la délicatesse et la précision de son travail sont recherchées dans une époque où l’élégance est de rigueur. T. Johannot illustre bon nombre d’auteurs, qui furent par ailleurs les anciens clients de Gosselin ou Renduel. Parmi eux, Walter Scott, Lamartine ou encore Gautier, et bien sûr Victor Hugo, qui fait donc appel à ses talents pour illustrer Notre-Dame de Paris. Renduel travaille par ailleurs avec l’illustrateur dans la conception de douze gravures afin d’ornementer une belle édition de type keepsake.
– Le keepsake est un album de gravures apparaissant surtout en période de fêtes de fin d’année au XIXème siècle –.

Illustration de l’édition Gosselin, 1831.
Enlèvement de la Esméralda par Quasimodo- Livre II.

Dans l’édition de 1836, T. Johannot s’engage à travailler davantage le côté dramatique du roman, en représentant peu l’architecture. Il avait déjà travaillé pour l’édition de C. Gosselin, lorsqu’il avait fait graver sur bois les dessins d’Henri Porret. C’est sur cette édition, qui contenait donc deux volumes in-8e ; respectivement deux tomes de quatre cent quatre pages, et cinq cent trente-six pages, que Johannot s’est associé à non seulement à H. Porret, mais aussi à l’association des relieurs Hering & Muller pour la reliure.
Notons que V. Hugo lui-même prend à son compte le soin de la reliure de ses ouvrages, et n’hésite pas à suivre de près la fabrication de celles-ci. Johannot privilégie les thématiques tragiques du roman, ce qui explique la force de ses représentations picturales.

Le Stryge par C. Meryon, 1853.
Estampe conservée à la BNF.

En 1843, plusieurs dessins de Viollet-le-Duc et de Charles Meryon représentent les gargouilles évoquées par V. Hugo dans son œuvre. L’une d’elles – le Stryge – aura une postérité immense. Les sculptures sont par ailleurs installées en 1850. Les architectes prennent désormais conscience de la dimension historique et éthique de ce monument.

Gravure sur bois parue dans l’édition Perrotin – 1844

Lors de l’édition de 1844, parue chez Perrotin, c’est cette fois l’aspect historique de la cathédrale qui est mis en avant : l’art gothique est représenté à travers quelques gravures sur bois, qui sont commandées afin d’illustrer le faste de la cathédrale, véritable héroïne de l’œuvre de V. Hugo.

Aux alentours de 1860, Gustave Doré construit sa réputation, et s’attaque lui-même à l’illustration de l’œuvre de V. Hugo ; les thèmes de prédilections du graveur – religion, fatalité, scènes en mouvement, jeux de lumière – s’accordent avec le roman : la collaboration est prometteuse, le travail de Doré est digne du génie. (oui, c’est totalement objectif de ma part.)

La Cour des Miracles, gravure de G. Doré
– aux alentours de 1860
Notre-Dame de Paris, gravure de G. Brion – 1872

Puis en 1872, l’œuvre est agrémentée de soixante-dix dessins de Gustave Brion – dessinateur renommé et chevalier de la Légion d’honneur – et de gravures de J. L Perrichon. Le travail est d’autant plus méticuleux sur la façade du monument, il est souvent cité ou représenté dans les brochures de la capitale parisienne. La publicité est lancée, elle fait écho aux travaux entamés au milieu du siècle, l’engouement est notable : le monument est sauf.

Personnages de gauche à droite : Claude Frollo, la Esméralda, Pierre Gringoire
Frontispice de Notre-Dame de Paris aux éditions Hugues – 1877

Chez Hugues, en 1877, c’est un frontispice, c’est-à-dire l’illustration principale, qui est placé en tête de l’ouvrage pour rappeler le projet de restauration de l’auteur, et lui rendre hommage de manière artistique. L’aspect architectural et romanesque se mêle, fraternellement, pour établir une esthétique immortelle.

Croquis de Quasimodo par Victor Hugo – 1832

Enfin, il était essentiel de souligner l’intérêt de V. Hugo pour l’art, et spécialement le dessin qu’il pratiquait à de nombreuses reprises. Il s’emploie à illustrer son quotidien, en se référant le plus souvent à l’abstrait. Notre-Dame de Paris contient les traces de cette seconde passion de l’écrivain ; la caricature du personnage principal – Quasimodo – deviendra célèbre au point de figurer sur une édition du Livre de Poche, bien des années plus tard.
L’intention portée aux détails littéraires, scripturaux, et poétiques contribue plus que jamais à considérer V. Hugo comme un écrivain de talent, un mécène, et un humaniste absolu.


Une pierre antédiluvienne

« Après le roman pittoresque, mais prosaïque, de Walter Scott, il restera un autre roman à créer, plus beau et plus complet selon nous. C’est le roman à la fois drame et épopée, pittoresque mais poétique, réel mais idéal, vrai mais grand, qui enchâssera Walter Scott dans Homère. »

Victor Hugo, Œuvres complètes, vol. « Critique », Paris, Robert Laffont, 1985

Un accueil majoritairement favorable

Le héros romantique est contraint de s’incliner devant l’omnipotence du mal, qui prend des formes diverses tout au long des siècles. Le cauchemar de la Terreur, ancré en occident à la fin du XVIIIème siècle, lui ouvre la voie, prolongeant le deuil, forçant ce héros à considérer les morts qui finalement reviennent, hantent les châteaux, les ruines gothiques, et observent l’Homme de l’ère progressiste. En France, la Restauration du début du siècle ne suffit pas à rétablir l’ordre politique et social, et le XIXème siècle reste hanté par ses propres démons.
Le romantisme noir baigne dans ces mises en scène religieuses, animées par des prêtres maléfiques, des êtres monstrueux ou enténébrés, que Victor Hugo s’est plu à représenter, dans une œuvre qui pourtant se situe à bien des siècles de nous. Protagonistes en proie au doute, au déchirement existentiel, représentations des marginaux, des maudits, des répudiés, en somme ; des héros romantiques, tels que les a représentés l’auteur.
Victor Hugo, dans son mépris de l’injustice et de la condition des hommes de son époque, a tenu à peindre un tableau du genre humain, propice à la haine et à la déchéance, mais aussi à la solidarité, à l’espérance. A l’Humanité.
Son œuvre est un moyen de sauver le genre humain, de réveiller les consciences enfouies à l’aide d’une œuvre qui laisserait une trace : une « pierre antédiluvienne » comme le souligne le romancier et essayiste André Maurois.

L’accueil réservé à l’œuvre de V. Hugo est largement favorable pour la presse de l’époque. La précision de la documentation est appréciée ; la matière historiquement exacte, les chroniques retrouvées par l’auteur sur la cathédrale et le travail d’élaboration de son ouvrage sont admirés.
Les critiques s’accordent cependant à contester le manque de spiritualité de l’œuvre, en insistant sur son aspect immoral ; la dépravation de l’esprit d’un prêtre, presque possédé par le démon et la tentation du péché provoquent quelques contestations, en particulier au niveau des auteurs.
Entre appréciation et dépréciation, C.B Sainte-Beuve hésite à juger cette œuvre. Il publiera un article dans le Journal des débats, en 1832, afin d’émettre une critique modérée . V. Hugo, dont l’avis de Sainte-Beuve importe beaucoup, s’en voit déçu ; la correspondance des deux auteurs restera froidement mitigée.
Honoré de Balzac sera beaucoup plus virulent ; il reproche à V. Hugo un égocentrisme assumé, et un excès de détails superflus et arrogants concernant l’architecture.
Pourtant, une majorité d’auteurs s’accordent tous pour soutenir le travail littéraire de V. Hugo, qui demeure un véritable génie de son époque. Lamartine, tout en s’accordant aux critiques déplorant l’immoralité du texte, s’emploie cependant à envoyer un courrier à l’auteur tout en louant son travail ; il qualifie ainsi V. Hugo de « Shakespeare du roman » . C’est également le cas pour Théophile Gautier, qui juge l’œuvre « aussi indestructible que les cathédrales médiévales » .
Par ailleurs, V. Hugo n’eut pas de démêlés avec la censure ; on peut se demander si un dessein aussi grand que celui de l’auteur n’a pas supplanté la matière immorale que l’on lui reprochait.

Ceci tuera cela

« Personne n’a jamais parlé de Paris comme Victor Hugo. »

Aragon, Avez-vous lu Victor Hugo ? Les éditeurs français réunis, Paris 1952

Victor Hugo, dans son intention de ramener à la vie l’âme moyenâgeuse de Paris, suscite l’admiration générale. Sa postérité se prolonge bien au-delà du siècle ; dans la période qui s’étend de 1844 à 1864, la cathédrale de Notre-Dame de Paris est restaurée . On installe en 1850, en référence au héros de l’œuvre de V. Hugo, le Stryge, célèbre sculpture monstrueuse contemplant la ville de Paris. Figure aujourd’hui mythique de la cathédrale, la créature mythologique semble veiller sur l’édifice.
Ce n’est pas non plus sans rappeler cette parole de l’antagoniste du roman, Claude Frollo, et qui porte aussi le titre d’un chapitre dans lequel V. Hugo nous fait part de son appréhension vis-à-vis d’un patrimoine qui tend à disparaître.

L’idée est tristement actuelle aujourd’hui, mais l’écrivain lui-même n’aurait jamais pu venir à bout de cette fatalité, qu’il déplorait. Fatalité, à laquelle se heurte l’humanité d’aujourd’hui, celle qui pleure les cendres de Notre-Dame, celle qui espère, aussi, qui oeuvre à sa reconstruction.


La transmission des mots importe. L’Art importe. Et la parole de Victor Hugo est prophétique, elle résonne aujourd’hui avec plus de vigueur, plus de passion encore :

« L’architecture a été la grande écriture du genre humain. »

Notre-Dame de Paris, Livre V

Le Stryge – Photographie par Charles Nègre
Épreuve sur papier salé à partir d’un négatif papier ciré sec, 32,5 x 23 cm
Musée d’Orsay

Avec Notre-Dame de Paris, Victor Hugo a œuvré pour la sauvegarde du patrimoine français. En sauvant l’architecture gothique menacée par l’impression vétuste qu’elle provoquait alors dans l’opinion publique, V. Hugo a fait de son roman non seulement un plaidoyer national, mais aussi un monument qui fait écho au peuple du monde aujourd’hui, et qui prouve à quel point la préservation de l’Art, du Patrimoine, importe.

« Victor Hugo a sauvé Notre-Dame. » écrivent Nadeau et Barlow, et aujourd’hui, c’est le peuple entier qui s’élève, puissant et solidaire, pour apporter sa pierre à l’édifice. Reconstruire, c’est aussi continuer le livre, écrire le nouveau chapitre de l’Humanité, car ceci fera renaître cela.

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