Cinéma Littérature

Mythographie : la fabrique du mythe artistique


Chronologie d’apparition des différents personnages de l’univers DC Comics

Depuis longtemps maintenant, je tenais à écrire quelque chose au sujet des mythes, et de leur émergence au XXIème siècle, notamment par le biais d’œuvres artistiques (cinéma, bande dessinées…) 
Je m’interrogeais souvent, calée devant des DC ou des Marvel, en songeant à leur affiliation aux mythes de l’antiquité qui fascinaient tant les Grecs : ils avaient leur Achille, nous avons notre Batman. 
Nous vivons ces mythes comme s’ils étaient réels, comme si, quelque part au fond de nous, nous souhaitons de toutes nos forces bénéficier de cette protection légendaire… 
J’ai choisi cette thématique lors d’un cours de mythographie, l’année dernière, qui proposait une réflexion sur un choix libre ; j’ai donc sauté sur l’occasion, tâché de produire quelque chose qui pourrait répondre à mes interrogations ultérieures, ou bien simplement mettre des mots sur mes impressions.
J’ai décidé de partager avec vous cette réflexion dans cet article : néo-mythologie, chimères cinématographiques ou simples utopies… toutes ses représentations s’inscrivent dans un contexte qui fait écho à nos bouleversements : violence sociale, terrorisme, condition de la femme ou de l’individu précaire… Ce n’est peut-être pas un hasard, si les héros d’hier sont encore ceux de demain, d’une toute autre manière. 


Schéma évolutif du mythe : procédés d'(in)adaptation


Travailler sur un mythe, c’est l’appréhender à la fois sous sa forme initiale, historique, et sous sa forme inédite, née de l’imagination de l’artiste. 
Le processus d’élaboration qui se construit au sein de la rencontre du classique et de l’original engage dès lors une multiplicité de visions, qui s’associent afin de forger une nouvelle approche ; de cette évolution nait une perspective toujours neuve, ornée de similitudes où l’intégralité des versions coexistent entre elles de façon corrélative. 
C’est sur cette confrontation que travaille l’artiste, qui choisit la plupart du temps de mettre en avant telle ou telle perspective plutôt qu’une autre, ou encore de raconter un évènement passé sous silence, ou bien de travailler « autour » de l’œuvre dans une perspective plus étendue. Pour l’artiste soucieux d’étudier le mythe, de confronter sa propre vision à celle, déjà existante, d’une référence transgénérationnelle, le processus est long et complexe. La cohérence, source primordiale de la représentation d’un mythe, devient aussi nécessaire que paradoxale, dans la mesure où elle ne trouve sa référence que dans la multitude de visions déjà élaborées avant elle. Nous entendons par cohérence la façon dont le mythe doit être « reconnu » par le public auquel il s’adresse. 
J’évoquerai ici les figures de Batman et de Wonder Woman : le premier, un justicier déguisé en chauve-souris, combat le crime dans une ville infestée de criminels, et la seconde est une amazone qui use de ses pouvoirs pour le même dessein. La référence est notable pour l’intégralité d’un public — fan ou non — de ce mythe. Celui-ci est immédiatement reconnaissable : l’image de Batman vient immédiatement à l’esprit de celui qui associe l’idée d’un super-héros et d’une chauve-souris, par exemple. La divergence des cultures mondiales ne semble pas altérer cette vision ; l’homme chauve-souris est pratiquement connu du monde entier. Il en est de même pour Wonder Woman ; l’association-type d’une femme amazone, vêtue aux couleurs du drapeau Américain et utilisant un lasso magique comme outil de combat est notable dans n’importe quelle culture, à degré de connaissance divers.
Ainsi l’image de nos deux figures mythiques est-elle immédiatement reconnaissable, elle répond à un souci de cohérence universelle et de référence collective. La diffusion des deux super-héros depuis leur création respective en 1939 et en 1941 permet à la collectivité d’établir une référence culturelle au sein des milieux littéraires, audiovisuels et plus généralement artistiques. 
Il devient nécessaire que cette vision référentielle subsiste, et cela malgré les divergences de conceptions auxquels sont confrontés les mythes tout au long des années. La nécessité de conserver un rapport référentiel peut se heurter à l’idée d’une modification trop radicale, trop brute pour être devinée par le public ; par exemple, si l’on enlevait l’attribut de chauve-souris au personnage de Batman, celui-ci ne porterait plus en lui l’aspect définissable de ce qu’il est aux yeux de la collectivité. Par ailleurs, l’élément éponyme le définissant — Batman signifiant l’homme chauve-souris en anglais — n’aurait quant à lui plus rien à voir avec l’attribut principal de son personnage, et serait donc erroné et incohérent. 
Sous le souci de cette cohérence nécessaire à la représentation du mythe, il est donc important pour l’artiste de conserver les traits caractéristiques qui forgent la figure mythique du personnage ; l’animal de prédilection de Batman, et le rapport de Wonder Woman à la mythologie grecque font ainsi partie de ces attributs inaltérables et usuels dans toute représentation mythographique. 
Cette nécessité s’effectue non seulement au regard de l’artiste, mais aussi aux yeux du public qui le reçoit en tant que tel ; l’altération d’une caractéristique précise n’aboutirait qu’à l’échec d’une représentation mythique.

Néanmoins, le mythe se construit sur un paradoxe ; celui d’être constitué d’un enchâssement d’histoires qui lui donne sa véritable forme. Polymorphe et transculturel, il est Mythe parce qu’il répond à la corrélation de plusieurs formes qui s’associent entre elles pour le constituer en tant que tel. Ainsi, il n’existe pas une seule et unique version d’un mythe,mais une transmutation de plusieurs légendes qui affectent ainsi la figure mythique.
On se demande alors comment demeurer au plus près de cette idée de cohérence — nous l’avons vu en conservant les attributs indissociables du mythe — tout en altérant peu à peu la figure mythique au fil des décennies. 
Le paradoxe étant que l’image du mythe en lui-même, tel qu’il existe dans sa multiplicité de version, ne possède pas de critère absolu de conception sinon ceux que nous avons évoqué plus haut ; l’artiste est libre de se situer au plus près ou non de la figure qu’il représente, pourvu que celle-ci soit « reconnaissable » aux yeux du public. Hormis le risque de passer à travers cette reconnaissance universelle, et de basculer ainsi dans la simple allégorie plutôt que dans la représentation, l’artiste ne possède pas de limites précises dans sa représentation personnelle. A travers la figure de Batman, nous verrons que ce paradoxe sera relevé par Tim Burton lui-même, et qu’il guidera notre étude dans plusieurs perspectives, notamment esthétiques. 
La matière novatrice d’un mythe, appréhendée par un artiste — écrivain, réalisateur ou dessinateur — permet ainsi d’actualiser le mythe tout en lui conférant cette part originelle reconnue par une collectivité. La nouvelle approche prolongerait ainsi la continuité du mythe, qui s’inscrirait alors dans une nouvelle ère, plus représentative de son contexte historique, social et culturel. 

Concepts de James Jones et de Jared Purrington

Une régénération esthétique


Toute réactualisation du mythe passe ainsi par une réactualisation esthétique ; dans un premier temps, préétablir les nouvelles perspectives susceptibles de forger une « poétique du mythe » c’est-à-dire l’appréhender selon des motifs artistiques rattachés à l’esthétique générale. La littérature comme la peinture et le cinéma, se rapportent aux domaines artistiques, et s’établissent en tant qu’objets d’art selon des critères de jugement. Or, ces critères ne sont pas les mêmes lors de l’émergence d’un mythe, et lors de sa situation actuelle. Il faut que s’écoule un certain temps avant que le processus de modification de ce mythe puisse peu à peu amener une nouvelle approche esthétique, et donc une considération plus large dans son domaine artistique. Le paradoxe de ce changement étant une modification des codes, requise mais complexe à la fois, le mythe converge vers une tradition symbolique qui s’affirme non plus dans son élaboration simple, mais sa résurgence.
Umberto Eco dans son essai Le mythe de Superman, nous rappelle cette principale caractéristique de l’histoire légendaire : en soulignant que le personnage de BD découle du personnage littéraire, donc romanesque, il explicite ainsi :

« le public n’exigeait pas de connaître quelque chose d’entièrement nouveau, mais désirait plutôt entendre conter un mythe d’une manière agréable et se complaire à retrouver le déroulement connu, de manière plus riche et intense. »

Umberto Eco

Peu à peu, la transposition du personnage mythique s’effectue de sorte à attiser l’intérêt collectif ; il faut donc creuser son mythe pour susciter cet intérêt et ainsi le faire croître. 
Rappelons le mythe de Batman, qui constitue l’objet de notre étude : de son véritable nom Bruce Wayne, Batman est un super-héros humain. Il ne possède aucun super-pouvoir, mais compense cette particularité — inédite pour un héros — par une multitude de caractéristiques qui lui sont propre : Bruce Wayne est milliardaire ; il est donc à la pointe de la technologie et possède ainsi tout un arsenal d’armes, de gadgets modernes, de systèmes de protection avancés, ainsi qu’une voiture surnommée la « Batmobile » qui est un prototype inédit de moyen de transport multifonctionnel. A ses attributs non-divins mais plutôt hightechs s’ajoute une maitrise parfaite des systèmes de combat, arts-martiaux et self défense, entre autres. Pour couronner le tout, Bruce Wayne est un intellectuel, ce qui lui permet de se montrer pragmatique, et d’interférer dans plusieurs histoires qu’il résout à chaque fois grâce à son intelligence. En somme, Batman compense ce côté humain — trivial — par une multitude de choses qui font concurrence à ce qu’un super-héros aux attributs extraordinaires pourrait posséder. Cela constitue déjà au préalable une part de sa légende, puisqu’un super-héros ne saurait être un simple humain. 
Il est intéressant de souligner cette approche avec certains personnages de la mythologie grecque ; d’autres figures notables comme Superman, ou encore Wonder Woman, pourraient s’aligner sur ces divinités invincibles, célestes, qui échapperaient dès lors à la promesse d’une mort. Batman n’en fait pas partie ; il est mortel. Tel Hector, il n’est pas un dieu, ce qui en résulte qu’il risque davantage sa vie en se dressant contre le crime, tel un véritable soldat. 
En outre, Bruce Wayne possède un passé trouble, lié au crime dès sa petite enfance ; ses parents sont assassinés devant ses yeux. Dès lors, sa motivation demeure vindicative, et son apport à la ville de Gotham où il évolue n’en est que plus notable étant donné qu’il y établit sa justice en poursuivant les criminels. C’est un héros sombre, qui évolue dans un univers tout aussi obscur qui s’effectue au contact de la ville. Ses relations avec la police ne sont à priori pas conflictuelles, mais il mise sur sa propre conception de la justice pour combattre le crime, ce qui le place en marge de la loi. 
Telle est l’histoire de Batman, actualisée et réactualisée sous plusieurs points de vue. Le personnage apparaît pour la première fois en 1939 sous le crayon de Bob Kane et Bill Finger, aux éditions de DC Comics. Bob Kane s’inspire de l’esthétique de Léonard de Vinci et du Dracula de Bram Stoker pour forger son personnage, ce qui lui confère déjà une influence mystique. 
Le contexte dans lequel il apparaît aux Etats-Unis se rattache au grand succès des comics — ou bande-dessinées — dans l’âge d’or des années 30-40. L’intérêt se développe davantage dans les années 60, où le pessimisme d’après-guerre s’est peu à peu dissipé, et où l’émergence de la télévision favorise la réactualisation du mythe. Eric Maigret nous indique ainsi, dans son article « Strange grandit avec moi » :

« Les contenus des séries de super-héros ont en effet évolué à partir de cette période, profitant du desserrement des contraintes éditoriales rendu possible par la contestation des années 1960-1970, par la pression de lecteurs de plus en plus âgés et de plus en plus scolarisés. »

Eric Maigret

A ce nouvel intérêt s’ajoute une liberté éditoriale supplémentaire dans les années soixante-dix ; les maisons d’éditions ne sont plus contraintes par les lois — qui avaient interdit la diffusion de Superman en 1941 — et qui bridaient dès lors la représentation des figures héroïques. On ne craint plus l’influence de la violence, ce qui permet à l’univers de s’assombrir peu à peu au fil des années.
Le travail de Frank Miller se situe dans ce contexte ; adepte d’une idéalisation plus sombre de Batman, celui-ci entreprend en 1986 la conception de l’histoire du « chevalier noir » en quatre tomes, qui apparaîtront sous le nom de The Dark Knight Returns. Plébiscité par les lecteurs qui redoublent d’intérêt et ajoute une marge importante de public pour DC Comics, Miller donne une version très sombre du super-héros : le lecteur évolue ainsi comme le personnage dans un univers obscur, où la vengeance seule trouve son importance au regard de Batman. Bruce Wayne apparaît comme marginal, torturé par ses démons intérieurs. Il rejette l’Autre au profit de sa haine vindicative, dans laquelle il puise pour combattre le crime en faisant sa propre justice. L’œuvre est ici teintée de pessimisme, qui s’oppose clairement au « kitsch » des années soixante, où la série Batman se trouvait ancrée dans un univers moins horrifique, où la psychologie n’était pas encore creusée et où le justicier seul faisait son travail, à savoir, « arrêter les méchants ». 
Dans le travail de Frank Miller, puis plus encore de Tim Burton dans les années quatre-vingt-dix, la barrière manichéenne est annihilée ; le dualisme est creusé par les visions des deux artistes, ce qui, inéluctablement, introduit une impression d’opposition dans la confrontation de chaque personnage vis-à-vis de Batman. Pour Burton, les bons et les mauvais n’existent plus, seuls évoluent des protagonistes confrontés à leurs antagonistes, dans un univers où la limite entre le bien et le mal peine à se dissocier. 
On assiste donc progressivement à cette humanisation des super-héros ; en délaissant la figure du défenseur du monde, on s’achemine peu à peu vers un concept plus humain, adéquat aux temps troublés dans lesquels le contexte historique de chaque époque se fait ressentir. 
Le mythe de Batman trouvera donc une conception contemporaine dans l’œuvre de Miller, qui se démarquera clairement d’un style rétro jusqu’à présent seul référentiel. Par ailleurs, c’est avec cette conception que Miller deviendra le précurseur du Dark Age of Comic Books, c’est-à-dire d’un mouvement artistique imprégné de pessimisme dans les bandes-dessinées aux alentours des années 90. On peut dire qu’il s’auto-influencera lui-même en produisant par la suite un film tiré de sa propre expérience avec le mythe de Batman ; Sin City, qui mettra en avant l’esthétique d’une ville aux allures sinistres de bande-dessinées.
Cette esthétique sera précisément la clé du mythe de Batman qui, après avoir été appréhendé chez Miller de façon sombre et horrifique, sera reprise par Tim Burton dans la perspective d’un « retour aux sources » du mythe. Burton transforme totalement le mythe en réactualisant à la fois le côté rétro des comics, et la vision burlesque de sa propre imagination. Ainsi l’humour noir parachève l’idéalisation du mythe, qui s’inscrit déjà dans une perspective sombre et kitsch ; de cette hybridation naît une transmutation du mythe, qui sans s’en rendre compte s’inscrit dans le cadre d’une nouvelle approche. 
Pour Tim Burton, le ton est au préalable plus cinéaste que littéraire, ce qui forge d’emblée une divergence de perspective artistique. Le dualisme est davantage creusé, les conflits intérieurs, sociaux, sont fortement symboliques dans une époque trouble où l’ombre du terrorisme impacte les Etats-Unis dix ans avant les prémisses de la guerre d’Irak. Cependant le ton s’adoucit dans la mise en scène burlesque du réalisateur. Dans ses Entretiens avec Mark Salisbury, Tim Burton nous parle de cette difficulté d’adaptation d’une figure emblématique :

« Selon les cas, la référence était mouvante. Si tu compulses une encyclopédie des Batman, tout change d’une semaine à l’autre. Il n’existe pas de bible de Batman. »

Tim Burton

Tim Burton est conscient de cette complexité de la figure mythique. Fidèle à l’expression de Bob Kane, il admet donc poser son propre regard sur le mythe, ce qui engage le processus d’hybridation de l’œuvre :

« Même si je n’étais pas un fan de BD, j’ai toujours aimé Batman, sa double personnalité, sa face cachée. C’est un personnage auquel je peux m’identifier, car j’ai, tout comme lui, deux facettes, un côté clair et un côté obscur, et je suis incapable de résoudre ce conflit — c’est un sentiment d’ailleurs fort répandu. »

Tim Burton

C’est cette interprétation personnelle du réalisateur qui a permis une résurgence du mythe, que celui-ci soit éloigné ou non de « l’original ». Dès lors, il explicite ainsi : « Les dessinateurs de comics font la même chose [que moi] : ils donnent leur interprétation. » ainsi Tim Burton justifie la polyvocalité d’un mythe tel qu’il est mis en scène chez l’artiste. Etant un habitué du genre — Tim Burton ayant pour habitude de reprendre des œuvres littéraires, théâtrales ou audiovisuelles afin de les adapter à sa propre vision cinématographique — Burton appose sa marque dans la dimension mythique d’une œuvre qui, à travers le regard particulier du cinéaste, accentue sa relecture. En misant sur une esthétique inédite, romantique et horrifique à la fois, Burton régénère le mythe de Batman : la ville de Gotham tout d’abord, qui apparaît comme un enfer sur terre selon le scénariste du premier film Sam Hamm, constitue comme nous l’avons dit l’un des points notables du mythe. Gotham City fait partie intégrante du personnage ; le décor est mis en avant, l’aspect est sombre, délabré et insalubre, propice aux quartiers mal famés dans lesquels le justicier combat le crime. La ville, qui devient espace d’interaction par excellence chez Burton, retrouve sa conception originelle, telle qu’elle était apparue sous le crayon de Bob Kane, mais aussi de Frank Miller. Tous les points de vue semblent donc se réunir autour de ce choix de mettre en perspective une ville malfamée, une référence ultime dans laquelle le destin de Bruce Wayne s’est joué. Cette « connexion intime avec le crime » selon F. Miller, ne peut que s’établir en son sein. 

En outre, la réception du public n’en sera que plus complexe ; l’hybridation des genres invoquant une divergence des goûts influence cette diffusion sur la collectivité. On reproche à Tim Burton le style burlesque du premier film, et le côté « sombre » du second ; Batman, le Défi, sera malgré cette appréhension du public, le premier rouage d’un univers obscur réactualisé et finalement fortifié dans la figure du mythe de Batman. Explorant les thèmes du double et de l’ironie, il précédera les séries de films des années 2000 ; à partir de là, c’est au contraire la thématique sinistre de ce super-héros qui sera plébiscité à travers les œuvres cinématographiques de Christopher Nolan, puis Zack Snyder, dans une atmosphère qui consolidera la perspective obscure du héros de Bob Kane. Plus récemment la série télévisée Gotham se concentre sur le personnage James Gordon, commissaire de police de l’univers de Batman. La série réalisée par Bruno Heller met en avant l’aspect manichéen et sombre initial, à la fois teinté d’ironie macabre et d’introspection dualiste : la barrière du bien et du mal s’annihilant à nouveau pour s’allier à la conception Burtonnienne, tout en gardant le style de Frank Miller. Cette hybridation nouvelle, suscitée par un changement de perspective sociale, politique et morale au sein de notre époque, sera donc une nouvelle conception dans la figure du mythe du super-héros. On remarque que toutes ces influences se sont finalement assimilées pour n’en faire plus qu’une ; celle d’une transmutation générale du mythe. 
Tout se passe ainsi comme si le mythe subissait une régénérescence, dans laquelle serait nécessaire cette mutation artistique, sociale et culturelle afin de l’auto-accomplir.

Concepts de Michael Wilkinson et Jim Acheson

Autour du mythe ; un projet à la dimension sociale

Que se passe-t-il lorsque le mythe fictionnel naît d’un mythe instable, basé sur une référence historique et légendaire à la fois ?
Rattachée aux anciens mythes des amazones, Wonder Woman peut soulever un questionnement supplémentaire dans la mesure où elle apparaît comme élément en voie de modernisation dans un contexte de résurgence féministe. Rappelons le mythe des amazones ; il s’agit de figures emblématiques de la mythologie grecque. 
Les amazones étaient des guerrières qui selon la légende aurait vécu au IIème millénaire avant J.C en Asie Mineure, sur les rives du fleuve Thermodon, proche de la Turquie actuelle. Modèle de la femme forte et indépendante par excellence, l’amazone ne dépend de rien ni de personne, ni pour sa propre défense ni pour son peuple. Dans les récits antiques, les guerrières désignées sous le nom d’amazones seraient les filles de Mars, et auraient combattu les armées mâles qui tentaient de les envahir. Au fil des siècles et au vu de l’hégémonie masculine ancrée dans les récits oraux et littéraires, elles ont finalement disparu aux profits des grandes figures grecques universelles qui les auraient vaincus ; notamment Hercule, Thésée ou encore Achille. On s’interroge dès lors sur cette nécessité de mettre un terme à leur influence légendaire, en annihilant leur diffusion au profit de ces mythes mâles bien plus connus. 
Leur existence perdure grâce à ces anciennes légendes, qui auraient également été l’écho de certaines vérités dans lesquelles des peuples de femmes prospéraient. On pense notamment aux « îles de femmes » des Hittites, ou d’une domination matriarcale au Brésil, ou encore au Congo parmi les « Giagues » au XVIème siècle. Selon ces légendes, ces femmes désignées communément sous le terme d’« amazones » vivraient exclusivement en communauté féminine, et s’accoupleraient avec un mâle d’une contrée voisine pour produire une descendance dont seules les filles seraient conservées (les garçons étant renvoyés à leurs pères). D’un point de vue historique, la légende serait trop complexe pour être avérée, et les amazones seraient ainsi rangées dans un cadre imaginaire, proche de l’allégorie ; dès lors, on les associerait aux harpies, déesses de la vengeance par excellence. Il est donc intéressant de restituer l’idéologie collective de ces figures mythiques pour en arriver à leur représentation artistique. Le point de vue se dérobant de l’ethnologie à l’histoire, dans un contexte toujours présent de domination masculine universelle, on songerait au mythe des amazones comme à une légende incroyable, à la dimension féministe notable et à un degré symbolique élevé : l’héritage antique de ces tribus de femmes guerrières ayant tenu tête aux hommes envahisseurs deviendrait une perspective sans cesse actualisable. Pierre Samuel, dans son article « Les amazones : mythes, réalités, images » affirme ainsi : « Les récits antiques greffent sur un noyau historique une bonne part d’imagination » 
C’est là toute la perspective du mythe, dont l’ambiguïté oscille entre illusion et réalité. 
L’âge d’or des bande-dessinées, nous l’avons dit, consacre une émergence de figures connues ; nous avons évoqué Batman, qui précède de peu Wonder Woman. Jusqu’à présent, seuls les héros masculins étaient privilégiés en tant que justiciers, et il faudra attendre 1941 pour que le personnage de Wonder Woman apparaisse dans huitième numéro du All Star Comics, en miroir de celle de Superman, sous le crayon du psychologue William Moulton Marston et du dessinateur H. G. Peter. Issue d’une tribu d’amazones, la princesse Diana, fille de Zeus et de la reine Hippolyte, demi-sœur du dieu Arès, vit avec ses congénères sur une île entièrement peuplée de femmes guerrières. L’inspiration mythologique lui confère certains attributs divins comme une force légendaire, un lasso de vérité et des bracelets magiques. 
Le mythe repose donc au préalable sur une conception existante et imaginée par les conteurs des récits antiques, où l’histoire se mêle à la fiction pour en forger une légende. 
Contrairement à la figure de Batman, Wonder Woman évolue peu, malgré une bonne réception auprès du public, dans un contexte d’après-guerre où la place des femmes est réévaluée au sein de la société. Marston, désireux d’accorder aux femmes une place de choix auprès des hommes, pousse l’influence jusqu’à comparer le personnage de Diana Price à Superman : en vérité, les deux personnages seraient parfaitement identiques, l’un n’étant pas plus puissant que l’autre. Ainsi Wonder Woman apparaît-elle comme courageuse, doté d’une grande force morale et physique, bienveillante et invincible. Diana Price serait ainsi l’image réactualisée de la femme dans l’art audiovisuel, qui ne se résumait jusqu’à présent qu’à une potentielle victime secourue par un justicier dont elle tomberait amoureuse… la figure féminine étant intimement lié au protagoniste mâle afin d’assurer le bon fonctionnement de l’histoire. 
Cependant, malgré l’évolution moindre du personnage, la mort de Marston engage une nouvelle perspective à la fin des années 40 ; de nouveaux artistes reprennent le flambeau, et — inconsciemment — dépersonnalise le mythe initial : ainsi l’image d’un tel personnage — Diana Price est inéluctablement cantonnée aux préjugés d’une « castratrice » ou d’une « virago » — constitue un changement d’esthétique qui se ressentira sous la plume de Robert Kanigher. Les modifications opérées viendront confirmer cette tendance caricaturale dans laquelle la femme justicière ne peut réellement être féminine ; ainsi sa musculature sera plus importante, son côté androgyne plus affirmé et on lui prêtera même une sexualité trouble, détail qui restera néanmoins dans le cadre de la communauté des fans. 
Ce n’est qu’à partir des années soixante ou, comme pour Batman, Wonder Woman aura également droit au développement psychologique de son personnage. Les super-héros ayant acquis des traits semblables aux nôtres, capables de souffrir, d’avoir peur, et même de mourir (par exemple, Superman aura comme faiblesse la kryptonite), ils seront désormais susceptibles de subir eux aussi des affronts. Ainsi, cette humanisation des super-héros s’aligne sur la voie de la modernisation, ou l’éthique s’allie à l’esthétique afin d’engendrer une perspective nouvelle, plus actuelle. Le développement identitaire de Diana Price n’est pas sans délaisser certains attributs divins qui constituaient pourtant son mythe initial ; ainsi se voit-t-elle dépossédée de ses caractéristiques extraordinaires au fil des décennies pour se rattacher aux arts martiaux — plus réalistes —. 
Paradoxalement, c’est au terme de cette « mode réaliste » que l’approche mythologique est réaffirmée, et se trouve ainsi plus recherchée dans les années 70 lorsque Greg Potter et George Pérez reprennent le personnage : ainsi Diana Price récupère ses attributs initiaux, et consolide les liens antique (mythologiques) – présent (réaliste) pour se forger une nouvelle esthétique contemporaine. 
La corrélation des genres façonnant sa propre figure mythique, Wonder Woman s’élève ainsi au rang des mythes audiovisuels après avoir survolés les mythes de l’antiquité. A la télévision néanmoins, elle trouve moins de postérité que ses homologues masculins, et n’apparaît que concrètement dans une série : The New Adventures of Wonder Woman, où elle est interprétée par Lynda Carter de 1975 à 1979. 
Cependant, le mythe de Wonder Woman connaît récemment un regain d’intérêt, notamment sous la direction de Patty Jenkins qui lui consacre son propre film en 2017. Dans un contexte actuel où le féminisme connait un nouveau tournant de libération sociale, ce n’est pas un hasard si une telle héroïne refait surface, rappelant avec elle les fameuses légendes antiques qui, associées à l’évolution de la condition féminine au XXème siècle, ne peut que s’ancrer un peu plus dans l’idéal collectif. 
Zack Snyder aura au préalable fait appel au personnage de Wonder Woman dans Batman Vs Superman : L’Aube de la Justice, en 2016. Tout en étant liée aux autres super-héros — notamment Batman — elle demeure cependant indépendante dans ses convictions et dans ses actes. Il n’est plus question que son personnage soit un seul et unique reflet miroir du personnage de Superman. Par la suite, Justice League, en 2017 parachèvera son développement tout en maintenant l’affiliation avec ses homologues masculins : Snyder insistera sur l’idée d’une reproduction féministe et courageuse du personnage tel qu’il l’imagine, et se trouvera ainsi dans la prolongation idéologique de Marston. 


Conclusion

Finalement, on remarque que l’étude de ces deux figures mythiques se cristallise autour d’une impression de résurgence itérative. Le mythe, fluctuant en lui-même, ne peut que se transmettre par le biais d’assimilations successives qui forgeraient sa propre perspective. Batman comme Wonder Woman demeurent, au sein de l’univers des super-héros, des figures emblématiques qui ont été et seront récupérées à nouveau en miroir de la société dans laquelle ils se diffusent.
Délaissant certains traits, certaines caractéristiques pour d’autres, puis les récupérant finalement au sein d’une métamorphose progressiste, le mythe acquiert une dimension renouvelable. C’est en subissant sa propre altérité qu’il subsiste, et invoque une nécessité de réactualisation ; par sa dimension culturelle, sociale et même ontologique, le mythe naît et renaît de ses cendres pour se transmettre. Il fait appel à ses entités culturelles et sociales pour évoluer, et actualiser une relecture qui lui permet de croître. L’idéologie éthique du mythe s’associe à une esthétique polymorphe, que la divergence de regards permet d’élever au sublime. 
C’est ainsi qu’il est inépuisable, et aspire à l’immortalité. 



Bibliographie

Références bibliographiques :

• BURTON Tim, Tim Burton, entretiens avec Mark Salisbury, éditions Points, Paris, 2012
• ECO Umberto, Le mythe de Superman, In: Communications, 24, 1976. « La bande dessinée et son discours », p. 26 
• KANE Bob, The Bat-man, Detective Comics, DC Comics, 1939 
• MAIGRET Éric, Marvel Entertainment Groupe, Sémic France. « Strange grandit avec moi ». Sentimentalité et masculinité chez les lecteurs de bandes dessinées de super-héros. [en ligne] In: Réseaux, volume 13, n°70, 1995. Médias, identité, culture des sentiments, p. 86 
• MARSTON William Moulton, Wonder Woman, All Star Comics / All-American Publications / DC Comics, 1941 
• MILLER Frank, Batman: The Dark Knight Returns, DC Comics, 1986
• PIERRE Samuel, Les amazones : mythes, réalités, images. In: Les Cahiers du GRIF, n°14-15, 1976. Violence, p. 15
• STOKER Bram, Dracula, 1897

Références audiovisuelles :

• BURTON Tim, Batman, le Défi, Polygram Pictures, Warner Bros, 1992 
• BURTON Tim, Batman, Polygram Pictures, Warner Bros, 1989 
• HELLER Bruno, Gotham, Fox Television, Warner Bros Television, 2014 – 2017 
• JENKINS Patty, Wonder Woman, DC Entertainment. Warner Bros, 2017 
• NOLAN Christopher, The Batman trilogy; Batman Begins (2005) The Dark Knight (2008), The Dark Knight Rise (2012), DC Comics, Warner Bros Television 
• ROSS Stanley Ralph, The New Adventures of Wonder Woman, ABC Television, Warner Bros Television, 1975 – 1979 
• SNYDER Zack, Batman Vs Superman, L’Aube de la justice, DC Entertainment, Warner Bros, 2016 
• SNYDER Zack, Justice League, DC Entertainment. Warner Bros, 2017


NdA : Les photographies ont été prises par moi-même dans le cadre de l’exposition DC Comics, à Paris, au Musée Art Ludique, en 2017.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *